Posted in books, txt on April 19th, 2020 by charles

(Ici aussi se confirme ce que l’expérience m’a sans cesse enseigné, contre la nature originelle de ma pensée : que le corps est moins corruptible que l’esprit. L’esprit, c’est un charmant théâtre d’illusions que nous créons à notre usage, il est tissé de belles paroles apaisantes, qui nous font croire à une familiarité infaillible avec ce que nous sommes, une connaissance proche et intime qui nous évite d’être surpris par nous-mêmes. Comme ce serait ennuyeux, pourtant, de vivre dans une certitude de soi aussi facile !)

Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, p.232

Posted in books, txt on April 11th, 2020 by charles

C’est à cela qu’il songeait encore en se glissant voluptueusement dans les draps frais de son lit. Dans la chambre ronronnait imperceptiblement l’appareil à air conditionné, et dans l’ouverture des rideaux l’énorme enseigne au néon du Sahara embrazait le ciel nocturne. Depuis deux jours, il avait remporté trois victoires consécutives, fais chaque matin de l’exercice dans le gymnase désert est parcouru une douzaine de longueurs dans l’immense piscine, taté des différents menus de l’hôtel et joué au vingt-et-un sur les tables du casino. Enfin il commençait à se sentir en paix avec lui-même. Tout ce temps qu’il venait de passer à travailler comme un forcené pour Mayhew, à courir  la campagne pour acheter des patchworks, des bonnes femmes en acier chromé et des panneaux de bois sculptées, à s’échiner dans la boutique, à peindre les murs, à tirer des fils électriques, à décoller le lino et à faire le ménage, tout cela était bel et bien révolu. Et révolu aussi les incertitudes angoissante de la cinquantaine, les faux problèmes que posent le sexe, le fric et les passions. Son monde à lui, son véritable univers, c’était cette chambre, cette salle de bal et ce casino douze étages plus bas, ce dédale d’interminables galeries de miroir bordées de somptueuses boutiques inaccessibles au commun des mortels. Depuis son arrivée, il n’avait pas mis les pieds dehors et ne ressentait pas la moindre envie de le faire. Cette hôtel ressemblait à une fourmilière, un vaisseau spatial, à une citadelle, elle lui offrait tout ce qui pouvait suffire à son bonheur. Ce retranchement d’une semaine à l’écart du monde lui faisait l’effet d’une retraite spirituelle dans un monastère. À 4h du matin, apaisé par le contact des draps frais sur sa peau, l’épaule à peine endolori par les efforts déployés pour mouvoir sa splendide Balabushka, il se laissait envahir par une subtil extase qu’il avait bien connu dans sa vie de flambeur : le sentiment de vivre une existence unique, à mi-chemin entre les frontières du réel est le rêve, là où les billes étincelantes virevoltent sur un éclatant rectangle vert et où l’adresse n’atteint son apothéose que sous la clarté enfumer des projecteurs. Oui, l’expérience qui lisait était bel et bien celle d’un moine, d’un somnambule éveillé.

Walter Tevis, La Couleur de l’argent, p.316

Posted in books, txt, Uncategorized on April 2nd, 2020 by charles

Il est bien plus instructif, si l’examen de votre propre arrêt de mort vous intéresse, d’aller au cinéma que de lire ou de suivre des conférences politiques. La lecture des images ne demande pratiquement aucun entraînement. Quand vous aurez acquis cette faculté, ce genre de distraction vous paraîtra inestimable. Comment interpréter l’irréel ? – C’est à cela que la chose se réduit. Et c’est la plus haute tâche métaphysique qui ai été jamais proposé un public avachie est dépourvu de sens critique. Sur le plan de la vie même, le gain est nul. Il faut aller au cinéma pour l’amour du cinéma, ou y renoncer entièrement. Vérités discernées, rêves concrétisés, instincts éveillés – tout cela ne vous mènera à rien. On tombe d’un univers fantomatique dans un autre, d’un rêve dans l’autre – l’autre étant toujours le même. C’est, si vous voulez, comme si la conscience s’éveillait pendant la phase embryonnaire, et retombait aussitôt, tué par le désespoir et la vanité. Le Christ lui-même, s’il sortait du cinéma Normandie à New York, au coin de Park Avenue et de la 53e rue, ne pourrait absolument rien changer au tableau, même s’il disposait de pouvoirs cent fois plus miraculeux que ceux que lui attribuaient ses disciples. Sans trop savoir pourquoi, quand on sort d’un cinéma comme ce Normandie – ou, mieux encore, du Grauman’s Chinese Theatre à Hollywood – on comprend, pour la première fois, que le Christ fut vraiment crucifié, qu’il ressuscita à d’entre les morts et monta aux cieux. « L’homme, créature de douleur, qui connaît l’affliction » – ce sont les mots de l’international Bible Machine Corporation, Park Avenue, New York. Oui on le comprend, tout au fond des entrailles. On comprend que la vie du Christ ne fut pas seulement tragique et symbolique, mais absolument stérile. (S’il en était autrement, on ne sortirait pas des salles de cinéma avec cette tête d’enterrement et cet air accablé !) Mais on comprend également ceci : que tous les hommes seront crucifiés vif, jusqu’au dernier, et non pas une seule fois comme le Christ, mais un million de fois. On comprend qu’il importe peu que l’on ait lancé des bombes ou reçu le prix Nobel pour avoir aidé et encouragé la sainte cause de la paix. On a le sentiment délirant d’être foutu. Et ce délire est encore décuplé si l’on songe que l’on est soi-même payé en bon (ou mauvais) argent pour aller se contempler dans la peau d’un homme sur le point d’être foutu. On aura jamais, au grand jamais, la chance de se voir sous la figure de cet ange que l’on voudrait bien être. On deviendra peut-être un héros, ou lauréat du prix Guggenheim, ou peut-être même président – ce qu’à Dieu ne plaise ! – Mais on ne pourra jamais sortir de ce piège à rats. Les issues sont verrouillées, les portes condamnées. Le meilleur film de l’année pourrait être tout aussi bien le pire. Récompenses et condamnations n’y font rien. Rien n’y peut rien. On ne peut rejeter le blâme sur personne, absolument personne; pas plus qu’on ne peut louer critiquer ou condamner quiconque. Au comble de l’exaspération, on peut briser le miroir, mais cela ne changera rien à la face des choses, et on le sait.

Henri Miller, Dimanche après la la guerre

Posted in txt on January 14th, 2020 by charles

Vers seize heures la rue est vide mais que le soleil disparaisse (à toute vitesse, comme il le fait à Berlin en février), et on a à peine le temps de cligner de l’oeil que le trottoir est pris d’assaut par ces légions de filles en cuissardes et sanglées de bananes. Depuis que je vis ici, j’ai l’impression de croiser toujours les mêmes et, si je n’étais pas d’une telle timidité dès lors qu’il s’agit de femmes, je me verrais bien les saluer comme je le fais avec chaque commerçant du quartier. Peut-être me prennent-elles, à la longue, pour un flic en civil ou pour une collègue potentielle venue estimer la qualité des conditions de travail. Non loin de là, mon havre de paix consiste en un banc idéalement placé sous un lampadaire ; je m’y pose en faisant semblant de lire, ou bien en lisant vraiment, sans me priver de coups d’oeil à leurs ombres qui s’étalent près de la mienne.
Je pense chaque fois, voilà des femmes qui sont vraiment des femmes, qui ne sont vraiment que ça. Voilà des êtres éminemment sexués qu’on peut définir sans aucun mal. Y aurait-il en elles quoi que ce soit d’un peu ambigu, cette duplicité serait noyée dans la débauche d’ornements et de phéromones dont elles saturent ce coin de pavé. De Joseph, il m’est resté cette conviction aberrante qu’une femme qui baise autant qu’un homme — c’est-à-dire de façon aussi désinvolte …_ ne peut être qu’une pute, quelle que soit sa tenue ou les regards avec lesquels elle s’offre. C’est à dire à quel point il a dû être difficile pour Joseph de me définir clairement au cours des trois ans que nous avons partagés, constamment entre amour fou et indicible haines. S’il a pu y avoir avoir entre nous quelque malentendu de départ, Joseph a fini par comprendre (et non par accepter) que l’abandon et la recherche dont je faisais preuve au lit ne lui étaient pas, loin s’en faut, réservés — et mieux encore, qu’ils ne l’avaient pas attendu pour éclore. J’imagine qu’il a compris également que mon désir n’était pas dirigé vers un homme en particulier, mais vers la totalité de l’espèce masculine, hérissé de pulsions incompréhensibles sans rapport aucun avec l’exultation de la chair. J’ai passé tant d’années à intellectualiser le désir, la chair en général, que sa satisfaction chez moi pourrait presque s’accomplir sans retirer le moindre vêtement. Comment ? Je n’en ai pas la moindre idée. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai continué, je continue encore, à baiser, imaginant que la solution contre toute attente se trouvera là.
La vérité, c’est que depuis le départ de Joseph, toute idée de soulagement physique s’est évaporée. Je n’y pense même plus, c’est du dernier improbable — jouir avec qui que ce soit d’autre que lui. Mon plaisir passe par celui de l’autre, que je regarde étalé sous moi, tenant le mystère entre mes cuisses et n’y entendant rien, persuadée de m’en rapprocher par ces cavalcades où seul mon cerveau est actif. Mon corps se prête de bonne grâce à cette mascarade, et j’ai beau me démener, me prêter aux contorsions les plus retorses, subsiste constamment en moi une voix posée, froide, de prédateur en attente : « Il se pourrait qu’il jouisse, bientôt. Si tu le caresses comme ça, c’est ce qui se passera. Si tu ralentis un peu tu retardes l’échéance, mais regarde ses poils dressés sur sa poitrine, regarde la chair de poule sur son ventre — là, il arrive au bout. Il regarde tes seins qui rebondissent et c’est cette vision qu’il va emporter dans l’abîme. »
Et derrière cette voix s’élève celle, indécemment enfantine, de cette partie de moi arrêtée à quinze ans et qui n’en revient pas ! Donc, c’est le mouvement de tes seins qui va le faire jouir, tes seins à toi, ces tout petits seins dont tu n’aurais jamais pu croire qu’ils fussent autre chose que décoratifs. C’est ton corps, ton odeur, la façon dont tu bouges, les bruits que tu émets — tu n’es qu’une enveloppe et cette enveloppe lui suce lentement toute contenance, et est-ce que ce n’est pas une sorte de miracle en soi ? Toi, un corps ? Un corps qui fait jouir ?! Tonnerre !
Depuis quelques années que je pratique cette activité, on pourrait penser que l’émerveillement initial se serait émoussé — mais non. Chaque homme qui m’adresse la parole et évoque plus ou moins subtilement son envie de partager son lit avec moi me fait l’effet d’une occasion à saisir fissa avant qu’elle ne disparaisse. Comme si je risquais de me réveiller à nouveau dans la peau de cette gamine qui désespérait d’être pour les garçons autre chose qu’une copine à lunettes. Et je me demande, de fait, ce qui peut bien se passer dans la tête d’une pute, comment est bâti son ego, son appréciation d’elle-même. Celle que je regarde depuis mon petit banc glacé est une toute jeune blonde qui crapote une Vogue en arpentant un bout de trottoir. Elle porte ce que portent ses collègues partout dans Berlin, des cuissardes en skaï qui réfléchissent les lampadaires et agrippent l’oeil pour ne plus le lâcher. D’un blanc irréprochable, avec des plateformes qui crient À louer plus encore que ses oeillades lascives. Rentré dans ses bottes, un jean clair moulant des cuisses émouvantes d’adolescente, une banane fluo faisant bouffer, de façon étrangement recherchée, sa veste courte en fausse fourrure.

Emma Becker, La Maison

Posted in txt on January 9th, 2020 by charles

Le monde est un théâtre, une représentation d’un acte éternellement passé, un théâtre onirique, dont le metteur en scène caché est la volonté, toujours une, malgré la diversité des masques derrière lesquels elle cache son effrayante et monotone avidité. La saisie du juste point de vue, la correction parfaite du témoignage de la conscience sera seulement possible à l’heure de la mort, heure où les masques seront levés, la pièce jouée. Ayant alors parcouru le temps à l’envers on découvrira l’éternel retour des situations, l’immobilité du caractère et la vanité de l’histoire.

A. Schopenhauer, Le Sens du Destin.

Posted in txt on January 7th, 2020 by charles

Ce qui est pire c’est qu’on se demande comment le lendemain on trouvera assez de force pour continuer à faire ce que l’on a fait la veille et depuis déjà tellement trop longtemps, où on trouvera la force pour ces démarches imbéciles, ces mille projets qui n’aboutissent à rien, ces tentatives pour sortir de l’accablante nécessité, tentative qui toujours avortent, et toutes pour aller se convaincre une fois de plus que le destin est insurmontable, qu’il faut retomber en bas de la muraille, chaque soir, sous l’angoisse de ce lendemain, toujours plus précaire, plus sordide.
L.F. Céline, Voyage au bout de la nuit

Posted in txt, Uncategorized on July 16th, 2016 by charles

(…) il m’arrive, par ci par là, d’avoir un peu honte, vis-à-vis du printemps, de ma qualité d’artiste. Voyez-vous, je reçois parfois des lettres de personnes inconnues, des pages de louanges et de remerciements que m’adresse mon public, des épîtres de gens émus, pleines d’admiration. Je lis ces lettres et je me sens touché par cette sympathie spontanée, gauchement humaine, que mon art a éveillée, une sorte de pitié me prend à l’égard de la naïveté enthousiaste qui s’exprime dans ces lignes, et je rougis en pensant combien l’être honnête qui les a tracées serait désenchanté, s’il pouvait jeter un regard derrière les coulisses, si sa candeur pouvait comprendre qu’au fond un homme droit, sain et normal n’écrit, ne joue, ni ne compose… Ce qui n’empêche pas que je n’utilise son admiration pour mon talent, pour me rehausser et me stimuler, que je la prenne fort au sérieux, en faisant une mine de singe qui joue au grand homme… Ah! ne protestez pas, Lisaveta! Je vous dis que je suis quelquefois las à mourir de toujours représenter ce qui est humain sans y prendre part moi-même… Au fond est-ce qu’un artiste est un homme? Qu’on le demande à «la femme»! Je crois que nous autres artistes, nous partageons tous un peu le sort de ce chantre pontifical qu’on… Nous chantons de la façon la plus émouvante, mais…

—Vous devriez avoir un peu honte, Tonio Kröger. Maintenant, venez prendre le thé. L’eau va tout de suite bouillir et voici des cigarettes. Vous en étiez à la voix de soprano; continuez. Mais vous devriez avoir honte. Si je ne savais pas avec quel fier enthousiasme vous vous adonnez à votre vocation…

—Ne parlez pas de vocation, Lisaveta Iwanowna! La littérature n’est pas une vocation, mais une malédiction, sachez-le. Quand cette malédiction commence-t-elle à se faire sentir? Tôt, terriblement tôt; à une période de la vie où l’on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en harmonie avec Dieu et avec l’univers. Vous commencez à vous sentir à part, en incompréhensible opposition avec les autres êtres, les gens habituels et comme il faut; l’abîme d’ironie, de doute, de contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous sépare des hommes, se creuse de plus en plus, vous êtes solitaire et désormais il n’y a plus d’entente possible. Quelle destinée! À supposer que le cœur soit resté vivant, assez aimant pour en sentir l’horreur!… La conscience de votre valeur s’allume parce que vous vous sentez marqué au front entre mille et que vous savez que cela n’échappe à personne. J’ai connu un acteur de génie qui, dans la vie courante, devait lutter avec une timidité et une veulerie maladives. Le sentiment aigu qu’il avait de sa valeur, joint au fait de ne savoir que représenter, quel rôle jouer dans la vie, firent que cet artiste parfait et cet homme misérable… Un artiste, un vrai, non pas un de ceux dont l’art est la fonction sociale, mais un artiste prédestiné et maudit, se reconnaît sans qu’il soit besoin d’une très grande perspicacité au milieu d’une foule. Le sentiment qu’il a d’être à part, de ne pas appartenir au reste du monde, d’être reconnu et observé, quelque chose à la fois de royal et d’embarrassé se lit sur son visage. L’on peut observer le même air sur les traits d’un prince qui se promène en civil dans la rue. Mais là les vêtements civils ne servent à rien, Lisaveta! Déguisez-vous, masquez-vous, habillez-vous comme un attaché d’ambassade ou un lieutenant de la garde en permission, vous aurez à peine besoin de lever les yeux et de dire un mot, et tout le monde saura que vous n’êtes pas un être humain, mais quelque chose d’étranger, d’étrange, de différent…

«Mais qu’est-ce qu’un artiste? Il n’y a pas de question vis-à-vis de laquelle la nonchalance et la paresse humaines se soient montrées plus invulnérables. «C’est un don», disent humblement les braves gens qui subissent l’influence d’un artiste; et comme ils croient que des effets sereins et nobles ne peuvent avoir que des causes également sereines et nobles, personne ne soupçonne qu’il s’agit peut-être ici d’un «don» des plus douteux, impliquant une contre-partie des plus déplorables… On sait que les artistes sont très susceptibles—on sait aussi que ce n’est pas le cas pour les gens qui ont une bonne conscience et le sentiment solidement fondé de leur valeur… Voyez-vous, Lisaveta, je cultive au fond de mon âme,—spirituellement parlant—à l’égard du type de l’artiste, tout le mépris que chacun de mes très honorables ancêtres, là-haut dans la ville aux murailles resserrées, aurait pu porter au saltimbanque, à l’artiste errant qui se serait présenté à sa porte. Écoutez un peu ceci: je connais un banquier, un homme d’affaires grisonnant, qui possède le don d’écrire des romans. Il fait usage de ce don dans ses moments de loisir et ses œuvres sont parfois tout à fait remarquables. Malgré—je dis malgré—ce don sublime, cet homme n’est pas absolument irréprochable; au contraire, il a été déjà condamné à un long emprisonnement, et cela pour des motifs bien fondés. Or, il s’est trouvé que c’est précisément en prison qu’il prit pour la première fois conscience de ses dons, et ses expériences de prisonnier forment le motif principal de toutes ses productions. On pourrait en conclure avec quelque hardiesse qu’il est nécessaire pour devenir poète de connaître une sorte quelconque de prison. Mais ne peut-on s’empêcher de soupçonner que les expériences faites en prison par cet homme sont moins intimement liées aux origines de sa vocation d’artiste que ce qui l’a conduit dans cette prison?—Un banquier qui écrit des romans, c’est une chose rare. Mais un banquier qui n’a pas commis de crime, un banquier irréprochable et solide qui écrit des romans, cela ne s’est jamais vu. Oui, riez si vous le voulez, et pourtant je ne plaisante qu’à moitié. Il n’y a pas au monde de problème plus angoissant que celui de la production artistique et de son action sur les hommes. Prenez la création la plus prodigieuse du plus typique, et pour cette raison du plus puissant des artistes, prenez une œuvre aussi morbide et aussi profondément double de sens que Tristan et Isolde, et observez l’effet que produit cette œuvre sur un être jeune, sain, à la sensibilité très normale. Vous le verrez élevé, fortifié, rempli d’un ardent et noble enthousiasme, stimulé peut-être à créer, lui aussi… Le brave dilettante! Le fond de notre âme, à nous autres artistes, est bien différent de ce que, avec son «cœur ardent» et son «sincère enthousiasme», il peut imaginer. J’ai vu des artistes entourés et fêtés par les femmes et les jeunes gens, tandis que, moi, je savais… On ne cesse de faire, en ce qui concerne l’origine, les manifestations et les conditions de la création artistique, les découvertes les plus surprenantes…

—Chez autrui, Tonio Kröger—excusez la question—ou pas seulement chez autrui?»

Il ne répondit pas. Il fronçait ses sourcils obliques et sifflotait.

«Donnez-moi votre tasse, Tonio. Il n’est pas fort, et prenez une nouvelle cigarette. Vous savez très bien du reste que vous envisagez les choses comme il n’est pas absolument nécessaire de les envisager…

—C’est la réponse d’Horatio, chère Lisaveta: «envisager les choses ainsi», signifie les envisager de trop près, n’est-ce pas?

—Je prétends qu’on peut les envisager d’aussi près sous un autre jour, Tonio Kröger. Je ne suis qu’une stupide femme peintre, et si je puis, somme toute, vous répondre, si je puis un peu défendre contre vous-même votre propre vocation, ce n’est assurément rien de nouveau que je vous dirai, je ne ferai que vous rappeler ce que vous savez très bien vous-même… N’est-ce pas envisager les choses de près que d’avoir présents à l’esprit l’action purificatrice, sanctifiante de la littérature, la destruction des passions par la connaissance et l’expression, la puissance libératrice de la parole, la littérature en tant qu’elle conduit à la compréhension, au pardon, à l’amour, l’esprit littéraire comme la plus noble manifestation de l’esprit humain, et l’écrivain comme un être accompli, comme un saint?

—Vous avez le droit de parler ainsi, Lisaveta, et cela en considération de l’œuvre de vos poètes, de l’admirable littérature russe, qui représente si bien la littérature sainte dont vous parlez. Mais je n’ai pas négligé vos objections, elles font partie de ce que j’ai aujourd’hui dans la tête… Regardez-moi. Je n’ai pas l’air excessivement gai, dites? Je parais un peu vieilli, creusé, fatigué, n’est-ce pas? Eh bien, pour en revenir à la «connaissance», c’est ainsi qu’il faut se représenter un homme qui, naturellement porté à croire au bien, doux, bien intentionné, un peu sentimental, serait complètement usé et démoli par la clairvoyance psychologique. Ne pas se laisser accabler par la tristesse du monde; observer, noter, faire usage de ses découvertes même les plus angoissantes, et avec cela être gai, tout en ayant pleinement conscience de sa supériorité morale sur l’affreuse invention qu’est l’existence,—oui vraiment! Il y a tout de même des moments où, malgré les joies de l’expression, tout cela vous submerge un peu. Tout comprendre, c’est tout pardonner? Je ne sais trop. Il existe un état d’esprit, Lisaveta, que j’appelle le dégoût de la connaissance: l’état dans lequel il suffit à un homme de voir clair à travers un fait quelconque pour se sentir dégoûté à mourir (et non point du tout disposé à pardonner)—le cas de Hamlet le Danois, cet homme de lettres type. Il savait ce que c’était, lui, que d’être appelé à connaître, sans être né pour cela. Voir clair à travers la brume de larmes qui voile encore vos yeux, reconnaître, noter, observer, et être obligé de mettre en réserve, avec un sourire, ce que vous avez observé, au moment où les mains s’étreignent encore, où les lèvres se rejoignent, où le regard, aveuglé par la force du sentiment, s’éteint… c’est infâme, Lisaveta, c’est vil, c’est révoltant… mais à quoi sert de se révolter?

«Un autre côté non moins charmant de la question est l’indifférence blasée, la lassitude ironique à l’égard de toute vérité; c’est un fait qu’il n’y a rien de plus silencieux, rien de plus morne qu’un cercle de gens intelligents et ayant fait le tour de tout. Toute connaissance est usée et ennuyeuse. Exprimez une vérité dont la conquête et la possession vous a peut-être procuré une certaine joie juvénile; on répondra à vos banales lumières par un bref «évidemment»… Ah oui, la littérature fatigue, Lisaveta! Il peut arriver, je vous assure, que, par pur scepticisme, et parce que vous vous abstenez d’exprimer votre opinion, vous soyez considéré parmi les hommes comme stupide, alors que vous êtes seulement fier et sans courage… Voilà pour la «connaissance». Quant à «l’expression», il s’agit peut-être moins là d’une libération que d’un moyen de refroidir, de glacer le sentiment. Sérieusement, c’est quelque chose de bien glacial, une bien révoltante prétention que cette stupide et superficielle délivrance du sentiment par l’expression littéraire. Avez-vous le cœur trop plein, vous sentez-vous trop ému par un événement attendrissant ou pathétique, rien de plus simple! Vous allez chez l’écrivain, et en un rien de temps il y mettra bon ordre. Il analysera votre affaire, la formulera, lui donnera un nom, l’exprimera, la fera parler, vous débarrassera du tout, vous y rendra indifférent pour toujours, et ne vous demandera aucun remerciement pour ses services. Et vous vous en retournerez à la maison soulagé, refroidi, éclairé, vous demandant ce qui pouvait bien, il y a peu d’instants encore, vous remplir d’un si doux tumulte. Et c’est ce froid et vaniteux charlatan que vous voulez sérieusement défendre? Ce qui est exprimé est résolu, dit sa profession de foi. Si le monde entier est exprimé, le monde entier est résolu, libéré, aboli… Très bien! Je ne suis pourtant pas un nihiliste…

—Non, vous n’en êtes pas un, dit Lisaveta. Elle tenait justement sa cuillère à thé près de sa bouche, et resta immobile dans cette attitude.

—Bon… bon… revenez à vous, Lisaveta! Je ne le suis pas, vous dis-je, en ce qui touche le sentiment vivant. Voyez-vous, l’écrivain ne comprend pas que la Vie puisse encore continuer de vivre, qu’elle n’ait pas honte de le faire, une fois qu’elle a été expliquée et «résolue». Mais, voyez un peu, malgré toute libération par la littérature, elle continue bravement à pécher sans se laisser ébranler; car toute action est un péché aux yeux de l’esprit…

«J’ai fini, Lisaveta. Écoutez-moi. J’aime la vie—ceci est un aveu. Recueillez-le et conservez-le, je ne l’ai encore fait à personne. L’on a dit, on a même écrit et fait imprimer que je haïssais la vie, ou que je la craignais, ou que je la méprisais, ou que je l’exécrais. J’ai entendu tout cela avec plaisir, cela m’a flatté; mais ce n’en est pas moins faux. J’aime la vie… Vous souriez, Lisaveta, et je sais pourquoi. Mais, je vous en conjure, ne prenez pas pour de la littérature ce que je vous dis là! Ne pensez pas à César Borgia, ou à je ne sais quelle philosophie ivre qui l’élève sur le pavois! Je le méprise, ce César Borgia, je ne fais pas le moindre cas de lui, et je ne comprendrai jamais comment on peut ériger en idéal l’extraordinaire et le démoniaque. C’est comme l’opposé éternel de l’esprit et de l’art,—et non comme une vision de grandeur sanglante, et de sauvage beauté, non comme l’extraordinaire, que la vie nous apparaît, à nous qui sommes en dehors de l’ordinaire. C’est le normal, le raisonnable, l’aimable, la vie dans son attrayante banalité, qui constituent le royaume où vont nos désirs. Il s’en faut qu’il soit un artiste, ma chère, celui dont les rêves suprêmes, les rêves les plus profonds vont vers ce qui est raffiné, excentrique, satanique, celui qui ignore ce que c’est qu’aspirer à la naïveté, à la simplicité, à la vie, à un peu d’amitié, d’abandon, de confiance et de bonheur humain,—qu’aspirer secrètement, âprement aux joies de la vie habituelle!…

«Un ami humain! Croyez-vous que cela me rendrait heureux et fier de posséder un ami parmi les hommes? Mais jusqu’à présent je n’ai eu d’amis que parmi les démons, les monstres, les gens les moins attrayants, les fantômes rendus muets par la connaissance, en un mot parmi les gens de lettres.

«Parfois je monte sur une estrade, je me trouve dans une salle, en face d’hommes qui sont venus pour m’entendre. Alors, voyez-vous, il arrive, tandis que je regarde le public autour de moi, que je m’observe, que je surprenne mon cœur cherchant secrètement dans l’auditoire celui qui est venu pour moi, celui dont l’approbation et la reconnaissance montent vers moi, celui auquel mon art m’unit par un lien idéal… Je ne trouve pas ce que je cherche, Lisaveta. Je trouve le troupeau, la communauté que je connais bien, une assemblée de premiers chrétiens, pour ainsi dire, des gens avec des corps disgracieux et de belles âmes, des gens qui tombent toujours, en quelque sorte, vous comprenez ce que je veux dire, pour qui la poésie est une douce vengeance de la vie,—toujours des gens qui souffrent, qui désirent, des déshérités, et jamais quelqu’un des autres, de ceux qui ont les yeux bleus, Lisaveta, et qui n’ont pas besoin de l’esprit!…

«Et ne serait-ce pas au fond une inconséquence regrettable que de se réjouir s’il en était autrement? C’est absurde d’aimer la vie et cependant de s’efforcer par tous les moyens de l’attirer à soi, de la gagner aux finesses, aux mélancolies, à toute la noblesse maladive de la littérature. Le règne de la littérature croît et celui de la santé et de l’innocence décroît sur la terre. On devrait conserver ce qui en reste avec le plus grand soin, et ne pas vouloir induire à aimer la poésie, des gens qui lisent plus volontiers des livres illustrés de vues instantanées sur les chevaux!

»Car, finalement, quel spectacle plus lamentable peut-il y avoir que celui de la vie s’essayant à l’art? Nous autres artistes ne méprisons personne plus complètement que le dilettante, l’homme vivant qui s’imagine pouvoir être par-dessus le marché, à l’occasion, un artiste. Je vous l’assure, cette espèce de mépris-là appartient à mon expérience personnelle. Je me trouve dans une réunion de gens bien élevés; on mange, on boit, on bavarde, on s’entend le mieux du monde, et je me sens content et reconnaissant de pouvoir un moment me perdre parmi des gens candides et normaux comme si j’étais leur semblable. Tout à coup (ceci m’est arrivé), se lève un officier, un lieutenant, un joli et vigoureux garçon que je n’aurais jamais cru capable d’une manière d’agir indigne de son habit de soirée, et il demande sans circonlocutions la permission de lire quelques vers qu’il a composés. On lui accorde cette permission avec des rires embarrassés, et il met son projet à exécution, en lisant son œuvre écrite sur un morceau de papier qu’il avait tenu jusque-là caché dans un pan de son habit, quelque chose sur la musique et l’amour, d’aussi profondément senti qu’insignifiant. Voyons, je vous demande un peu; un lieutenant! un homme du monde! il n’avait vraiment pas besoin!… Bon, il s’ensuit ce qui devait s’ensuivre: des figures longues, un silence, quelques marques de fausse approbation, et un profond malaise dans toute l’assistance. Le premier phénomène moral dont je prends conscience est que je me sens une part de culpabilité dans le trouble que ce jeune homme a apporté au milieu de cette réunion; il n’y a pas de doutes, des regards moqueurs et refroidis se dirigent aussi vers moi, dans le métier duquel ce malheureux est venu bousiller. Mais le second phénomène consiste en ceci: c’est que cet homme pour la personne et la manière d’être duquel j’avais, un instant plus tôt, le plus sincère respect, commence soudain à baisser, baisser, baisser dans mon estime… Une pitié bienveillante s’empare de moi. Je m’avance vers lui avec quelques autres messieurs courageux et charitables, et je lui adresse la parole: «Mes félicitations, lieutenant, lui dis-je. Quel joli don! C’est tout à fait charmant!» Et il s’en faut de peu que je ne lui tape sur l’épaule. Mais la bienveillance est-elle le sentiment que doit vous inspirer un lieutenant?… C’est sa faute! Il se tient là, expiant dans une grande confusion l’erreur qu’il a commise en croyant que l’on peut cueillir une petite feuille, une seule, du laurier de l’art, sans la payer de sa vie. Non, sur ce chapitre je suis avec mon collègue, le banquier criminel… Mais ne trouvez-vous pas, Lisaveta, que je suis aujourd’hui d’une loquacité digne d’Hamlet?

—Avez-vous fini, Tonio Kröger?

—Non, mais je ne dis plus rien.

—Et cela suffit aussi. Attendez-vous une réponse?

—En avez-vous une?

—Je crois que oui. Je vous ai bien écouté, Tonio, du commencement à la fin, et je veux vous donner une réponse qui convient à tout ce que vous venez de me dire, et qui est la solution du problème qui vous a tant tourmenté. Eh bien donc! La solution c’est que, tel que vous voilà, vous êtes tout bonnement un bourgeois.

—Croyez-vous? demanda-t-il, et il s’affaissa un peu sur lui-même.

—Cela vous paraît cruel, n’est-ce pas? et il est inévitable que cela vous paraisse cruel. Aussi je veux un peu adoucir mon jugement, car je le puis. Vous êtes un bourgeois engagé sur une fausse route, Tonio Kröger, un bourgeois fourvoyé.»

Thomas Mann, Tonio Krüger

Posted in books, txt, Uncategorized on February 23rd, 2015 by charles

littell« Voyez-vous, il y a à mon sens trois attitudes possibles devant cette vie absurde. D’abord l’attitude de la masse, hoï polloï, qui refuse simplement de voir que la vie est une blague. Ceux-là n’en rient pas, mais travaillent, accumulent, mastiquent, défèquent, forniquent, se reproduisent, vieillissent et meurent comme des boeufs attelés à la charrue, idiots comme ils ont vécu. C’est la grande majorité. Ensuite, il y a ceux, comme moi, qui savent que la vie est une blague et qui ont le courage d’en rire, à la manière des taoïstes ou de votre Juif. Enfin, il y a ceux, et c’est si mon diagnostic est exact, votre cas, qui savent que la vie est une blague, mais qui en souffrent. C’est comme votre Lermontov, que j’ai enfin lu : Jizn takaïa poustaïa i gloupaïa choutka, écrit-il. » Je connaissais maintenant assez de russe pour comprendre et compléter : « il aurait dû ajouter : i groubaïa, “la vie est une blague vide et idiote et sale”. » — « Il l’a certainement pensé. Mais ç’aurait ruiné la scansion. » — « Ceux qui ont cette attitude savent pourtant que la précédente existe », dis-je. — « Oui, mais ils ne parviennent pas à l’assumer. »

Jonathan Littell, Les Bienveillantes,  P. 421

Posted in txt on January 16th, 2015 by charles

“La vie, pour moi, ce sont des couches de réalité. Il y a beaucoup de choses qui se produisent sous la surface, à des niveaux différents.
Il y a des particules subatomiques que nous ne voyons pas, mais qui sont là.
Il y des forces obscures qui agissent sur nous. Nous pouvons choisir de les ignorer, mais elles sont là.
Elles sont parfois en nous. Nous en sommes les victimes.”

David Lynch

Posted in books, txt on January 9th, 2015 by charles

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Posted in books, txt on November 28th, 2014 by charles

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Nashe n’avait aucun projet particulier. Tout au plus envisageait-il de se laisser flotter pendant un certain temps, de voyager d’un endroit à l’autre et de voir ce qui arriverait. Il pensait qu’au bout de quelques mois il en aurait assez et qu’il s’appliquerait alors à décider ce qu’il devait faire. Mais deux mois s’écoulèrent, et il n’était toujours pas disposé à s’arrêter. Il s’était épris peu à peu de cette nouvelle vie de liberté et d’irresponsabilité, et, dès lors il n’y avait plus de raisons d’en changer.

La vitesse était la clef, la joie de foncer en avant à travers l’espace, assis dans sa voiture. C’était devenu le bien suprême, une faim qu’il fallait assouvir à tout prix. Rien autour de lui ne durait plus d’un instant et, chaque instant succédant à un autre, lui seul semblait continuer d’exister. II était un point fixe dans un tourbillon de variables, un corps immobile en parfait équilibre, au travers duquel le monde se précipitait et disparaissait. La voiture était devenue un sanctuaire inviolable, un refuge où rien ne pouvait plus le blesser. Aussi longtemps qu’il roulait, nul fardeau ne pesait sur lui, il ne se sentait plus encombré de la moindre particule de sa vie antérieure. Non que certains souvenirs ne surgissent en lui, mais ils ne paraissaient plus chargés de ses vieilles angoisses. Peut-être la musique y était-elle pour quelque chose, les enregistrements de Bach, de Mozart et de Verdi qu’ il écoutait interminablement lorsqu’il se trouvait au volant, comme si les sons avaient en quelque sorte émané de lui pour imprégner le paysage, transformant le monde visible en un reflet de ses propres pensées. Au bout de trois ou quatre mois, il lui suffisait de s’asseoir dans sa voiture pour se sentir libéré de son corps, sachant qu’aussitôt qu’il aurait posé le pied sur l’accélérateur et commencé à rouler la musique l’emporterait dans un royaume d’apesanteur.

P. Auster, La musique du hasard, P.25

Posted in bashert, books, txt on November 24th, 2014 by charles

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LE DEUXIEME SEXE
L’expérience vécue (vol.2)
Extraits

Chapître I

ENFANCE

On ne nait pas femme : on le devient (…) Cette crise se produit à un âge encore tendre; le garçon n’atteint l’adolescence que vers 15 ou 16 ans; c’est de 13 à 14 ans que la fillette se change en femme. Mais ce n’est pas de là que vient l’essentielle différence de leur expérience; elle ne réside pas non plus dans les manifestations physiologiques qui lui donnent dans le cas de la jeune fille son affreux éclat : la puberté prend dans les deux sexes une signification radicalement autre parce que ce n’est pas un même avenir qu’elle leur annonce. Certes, les garçons aussi, au moment de leur puberté, ressentent leur corps comme une présence embarrassante, mais étant fiers dès l’enfance de leur virilité, c’est vers elle que, fièrement, ils transcendent le moment de leur formation; ils se montrent avec orgueil le poil qui pousse sur leurs jambes et qui fait d’eux des hommes; plus que jamais, leur sexe est un objet de comparaison et de défi. Devenir des adultes, c’est une métamorphose qui les intimide : beaucoup d’adolescents éprouvent de l’angoisse quand s’annonce une liberté exigeante; mais c’est avec joie qu’ils accèdent à la dignité de mâle. Au contraire, pour se changer en une grande personne, il faut que la fillette se confine dans les limites que lui imposera sa féminité.

 

(…) Car son espoir diffus, son rêve de passivité heureuse lui révèlent avec évidence son corps comme un objet destiné à un autre; elle ne veut connaître l’expérience sexuelle que dans son immanence; c’est le contact de la main, de la bouche, d’une autre chair qu’elle appelle et non la main, la bouche, la chair étrangère; elle laisse dans l’ombre l’image de son partenaire, ou elle la noie dans des vapeurs idéales; cependant, elle ne peut empêcher que sa présence ne la hante.  Ses terreurs, ses répulsions juvéniles à l’égard de l’homme ont pris un caractère plus équivoque que naguère et, par là même, plus angoissant. Elles naissaient auparavant d’un profond divorce entre l’organisme enfantin et son avenir d’adulte; maintenant, elles ont leur source dans cette complexité même que la jeune fille éprouve dans sa chair. Elle comprend qu’elle est vouée à la possession puisqu’elle l’appelle : et elle se révolte contre ses désirs. Elle souhaite et redoute, à la fois, la honteuse passivité de la proie consentante.

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Chapître II

LA JEUNE FILLE

P.74 (…) L’idée de se mettre nue devant un homme la bouleverse de trouble; mais elle sent aussi qu’elle sera alors livrée sans recours à son regard, La main qui prend, qui touche, a une présence encore plus impérieuse que des yeux : elle effraie davantage. Mais le symbole le plus évident et le plus détestable de la possession physique, c’est la pénétration par le sexe du mâle. Ce corps qu’elle confond avec elle-même, la jeune fille hait qu’on puisse le perforer comme on perfore du cuir, le déchirer comme on déchire une étoffe. Mais plus que la blessure et la douleur qui l’accompagne, ce que la jeune fille refuse c’est que blessure et douleur soient infligées. « C’est horrible l’idée d’être percée par un homme », me disait un jour une jeune fille. Ce n’est pas la peur du membre viril qui engendre l’horreur de l’homme, mais elle en est la confirmation et le symbole, l’idée de pénétration prend son sens obscène et humiliant à l’intérieur d’une forme plus générale, dont elle est en retour un élément essentiel. L’anxiété de la fillette se traduit par les cauchemars qui la tourmentent et les fantasmes qui la hantent : c’est au moment où elle sent en soi une insidieuse complaisance que l’idée de viol devient en beaucoup de cas obsédante. Elle se manifeste dans les rêves et dans les conduites à travers quantités de symboles plus ou moins clairs. La jeune fille explore sa chambre avant de se coucher, dans la peur d’y découvrir quelque voleur aux intentions louches; elle croit entendre des cambrioleurs dans la maison; un agresseur entre par la fenêtre, armé d’un couteau dont il la transperce. D’une manière plus ou moins vague, les hommes lui inspirent de la frayeur. Elle se met à éprouver pour son père un certain dégoût; elle ne peut plus supporter l’odeur de son tabac, elle déteste entrer après lui dans la salie de bains; même si elle continue à le chérir, cette répulsion physique est fréquente; elle prend une figure exaspérée comme si déjà l’enfant était hostile à son père, comme il arrive souvent chez les cadettes. Il y a un rêve que les psychiatres disent avoir souvent rencontré chez leurs jeunes patientes : elles s’imaginent être violées par un homme sous les yeux d’une femme âgée et avec le consentement de celle-ci. Il est clair qu’elles demandent symboliquement à leur mère la permission de s’abandonner à leurs désirs. Car, une des contraintes qui pèsent le plus odieusement sur elles, c’est celle de l’hypocrisie. La jeune fille est vouée à la « pureté », à l’innocence précisément au moment où elle découvre en elle et autour d’elle les troubles mystères de la vie et du sexe. On la veut blanche comme l’hermine, transparente comme un cristal, on l’habille d’organdi vaporeux, on tapisse sa chambre avec des tentures couleur de dragée, on baisse la voix à son approche, on lui interdit les livres scabreux; or, il n’est pas une enfant de Marie qui ne caresse des images et des désirs « abominables ». Elle s’applique à les dissimuler même à sa meilleure amie, même à soi; elle ne veut plus vivre ni penser que par consignes; sa défiance d’elle-même lui donne un air sournois, malheureux, maladif; et, plus tard, rien ne lui sera plus difficile que de combattre ces inhibitions. Mais, malgré tous ses refoulements, elle se sent accablée par le poids de fautes indicibles. Sa métamorphose en femme, c’est non seulement dans la honte mais dans le remords qu’elle la subit.

(…) mais la jeune fille chérit aussi dans sa présence charnelle ce corps qui l’émerveille comme celui d’une autre. Elle se caresse à elle-même, elle embrasse la rondeur de l’épaule, la saignée du coude, elle contemple sa poitrine, ses jambes; le plaisir solitaire devient prétexte à rêverie, elle y cherche une tendre possession de soi. Chez l’adolescent, il y a une opposition entre l’amour de soi-même et le mouvement érotique qui le jette vers l’objet à posséder : son narcissisme, généralement, disparaît au moment de la maturité sexuelle. Au lieu que la femme étant un objet passif pour l’amant comme pour soi, il y a dans son érotisme une indistinction primitive. Dans un mouvement complexe, elle vise la glorification de son corps à travers les hommages des mâles à qui ce corps est destiné; et ce serait simplifier les choses de dire qu’elle veut être belle afin de charmer, ou qu’elle cherche à charmer pour s’assurer qu’elle est belle : dans la solitude de sa chambre, dans les salons où elle essaie d’attirer les regards, elle ne sépare pas le désir de l’homme de l’amour de son propre moi.
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Ses rapports avec elle-même n’en sont que plus passionnés : elle se grise de son isolement, elle se sent différente, supérieure, exceptionnelle : elle se promet que l’avenir sera une revanche sur la médiocrité de sa vie présente. De cette existence étroite et mesquine elle s’évade par des rêves. Elle a toujours aimé rêver : elle s’abandonnera plus que jamais à ce penchant; elle masque sous des cliches poétiques un univers qui l’intimide, elle nimbe le sexe mâle de clair de lune, de nuages roses, de nuit veloutée; elle fait de son corps un temple de marbre, de jaspe, de nacre; elle se raconte de sottes histoires féeriques. C’est faute d’avoir prise sur le monde qu’elle sombre si souvent dans la niaiserie; si elle devait agir il lui faudrait y voir clair; tandis qu’elle peut attendre au milieu du brouillard. Le jeune homme rêve lui aussi : il rêve surtout d’aventures où il joue un rôle actif. La jeune fille préfère à l’aventure le merveilleux; elle répand sur choses et gens une incertaine lumière magique. L’idée de magie, c’est celle d’une force passive; parce qu’elle est vouée à la passivité et que pourtant elle souhaite le pouvoir, il faut que l’adolescente croie à la magie : à celle de son corps qui réduira les hommes sous son joug, à celle de la destinée en général qui la comblera sans qu’elle ait rien à faire. Quant au monde réel, elle essaie de l’oublier.

Cependant ce culte solitaire qu’elle se rend ne suffit pas à la jeune fille. Pour s’accomplir, elle a besoin d’exister dans une conscience autre. Elle cherche souvent du secours auprès de ses compagnes. Plus jeune, l’amie de coeur lui servait d’appui pour s’évader du cercle maternel, pour explorer le monde et en particulier le monde sexuel; à présent elle est à la fois un objet qui arrache l’adolescente aux limites de son moi et un témoin qui le lui restitue. Certaines fillettes s’exhibent les unes aux autres leur nudité, elles comparent leurs poitrines; elles échangent des caresses diffuses ou précises. Comme Colette l’indique dans Claudine à l’école et moins franchement Rosamond Lehmann dans Poussière, il y a des tendances lesbiennes chez presque toutes les jeunes filles; ces tendances se distinguent à peine de la délectation narcissiste : en l’autre, c’est la douceur de sa propre peau, le modelé de ses courbes que chacune convoite; et réciproquement, dans l’adoration qu’elle se porte à elle-même est impliqué le culte de la féminité en général. Sexuellement, l’homme est sujet; les hommes sont donc normalement séparés par le désir qui les pousse vers un objet différent d’eux; mais la femme est objet absolu de désir; c’est pourquoi dans les lycées, les écoles, les pensionnats, les ateliers, fleurissent tant « d’amitiés particulières »; certaines sont purement spirituelles, et d’autres lourdement charnelles. Au premier cas, il s’agit surtout entre amies de s’ouvrir son cœur, d’échanger des confidences; la preuve de confiance la plus passionnée, c’est de montrer à l’élue son journal intime; à défaut d’étreintes sexuelles, les amies échangent des manifestations de tendresses extrêmes et souvent se donnent par un détour un gage physique de leur sentiment (…)

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Et, c’est en partie par peur de la violence, du viol, que l’adolescente adresse souvent son premier amour à une aînée plutôt qu’à un homme. La femme virile réincarne à la fois pour elle le père et la mère : du père elle a l’autorité, la transcendance, elle est source et mesure des valeurs, elle émerge par-delà le monde donné, elle est divine; mais elle demeure femme : qu’enfant elle ait été trop sevrée des caresses maternelles, ou qu’au contraire sa mère l’ait trop longtemps dorlotée, l’adolescente rêve comme ses frères à la chaleur du sein; dans cette chair proche de la sienne elle retrouve avec abandon cette fusion immédiate avec la vie que le sevrage a détruite; et par ce regard étranger qui l’enveloppe la séparation qui l’individualise est surmontée. Bien entendu, tout rapport humain implique des conflits, tout amour des jalousies.

Mais beaucoup des difficultés qui se dressent entre la vierge et son premier amant sont ici aplanies. L’expérience homosexuelle peut prendre la figure d’un véritable amour; elle peut apporter à la jeune fille un équilibre si heureux qu’elle désirera la perpétuer, la répéter, qu’elle en gardera un souvenir nostalgique; elle peut révéler ou faire naître une vocation lesbienne. Mais, le plus souvent, elle ne représentera qu’une étape : sa facilité même la condamne. Dans l’amour qu’elle voue à une aînée, la jeune fille convoite son propre avenir : elle veut s’identifier à l’idole; à moins d’une supériorité exceptionnelle, celle-ci perd vite son aura; quand elle commence à s’affirmer, la cadette juge, compare l’autre qui a été choisie justement parce qu’elle était proche et n’intimidait pas n’est pas assez autre pour s’imposer longtemps; les dieux mâles sont plus solidement installés parce que leur ciel est plus lointain. Sa curiosité, sa sensualité incitent la jeune fille à désirer des étreintes plus violentes. Très souvent, elle n’a, dès l’origine, envisagé l’aventure homosexuelle que comme une transition, une initiation, une attente; elle a joué l’amour, la jalousie, la colère, l’orgueil, la joie, la peine dans l’idée plus ou moins avouée qu’elle imitait sans grand risque les aventures dont elle rêve mais qu’elle n’osait pas encore ou qu’elle n’avait pas l’occasion de vivre. Elle est vouée à l’homme, elle le sait; et elle veut une destinée de femme normale et complète.

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L’homme l’éblouit et cependant il lui fait peur. Pour concilier les sentiments contradictoires qu’elle lui porte elle va dissocier en lui le mâle qui l’effarouche et la divinité rayonnante qu’elle adore pieusement. Brusque, sauvage avec des camarades masculins, elle idolâtre de lointains princes charmants : acteurs de cinéma dont elle affiche la photo au-dessus de son lit, héros défunts ou vivants mais en tout cas inaccessibles, inconnus aperçus par hasard et qu’elle sait ne plus revoir jamais. De telles amours ne soulèvent aucun problème. Très souvent c’est à un homme doué de prestige social ou intellectuel mais dont le physique ne saurait susciter de trouble qu’elles s’adressent : par exemple à un vieux professeur un peu ridicule; ces hommes d’âge émergent au-delà du monde où l’adolescente est enfermée, on peut se destiner à eux en secret, s’y consacrer comme on se consacrerait à Dieu : un tel don n’a rien d’humiliant il est librement consenti puisqu’on ne les désire pas dans sa chair. L’amoureuse romanesque accepte même volontiers que l’élu soit d’un aspect humble, qu’il soit laid, un peu dérisoire : elle ne se sent que plus en sécurité. Elle feint de déplorer les obstacles qui la séparent de lui; mais en vérité elle l’a justement choisi parce que d’elle à lui aucun rapport n’était possible. Ainsi peut-elle faire de l’amour une science abstraite, purement subjective, qui n’attente pas à son intégrité; son cœur bat, elle connaît la douleur de l’absence, les affres de la présence, le dépit, l’espoir, la rancune, l’enthousiasme, mais à blanc; rien d’elle-même n’est engagé. Il est amusant de constater que l’idole est choisi d’autant plus éclatante qu’elle est plus distante : il est utile que le professeur de piano qu’on rencontre quotidiennement soit ridicule et laid; mais si on s’éprend d’un étranger qui se meut dans d’inaccessibles sphères, alors on le préfère beau et mâle. L’important c’est que d’une manière ou d’une autre, la question sexuelle ne se pose pas. Ces amours de tète prolongent et confirment l’attitude narcissiste où l’érotisme n’apparaît que dans son immanence, sans présence réelle de l’Autre. C’est parce qu’elle y trouve un alibi qui lui permet d’éluder des expériences concrètes que souvent l’adolescente développe une vie imaginaire d’une extraordinaire intensité. (…)  Autre chose est de s’agenouiller devant un dieu qu’on forge soi-même et qui demeure à distance, autre chose de s’abandonner à un mâle de chair et d’os. Beaucoup de jeunes filles s’entêtent longtemps à poursuivre leur rêve à travers le monde réel : elles cherchent un homme qui leur semble supérieur à tous les autres par sa position, son mérite, son intelligence; elles le veulent plus âgé qu’elles, s’étant déjà taillé une place sur terre, jouissant d’autorité et de prestige, la fortune, la célébrité les fascinent l’élu apparaît comme le sujet absolu qui par son amour leur communiquera sa splendeur et sa nécessité. Sa supériorité idéalise l’amour que la jeune fille lui porte : ce n’est pas parce qu’il est un mâle qu’elle souhaite se donner à lui, c’est parce qu’il est cet être d’élite. « Je voudrais des géants et je ne trouve que des hommes », me disait naguère une amie. Au nom de ces hautes exigences, la jeune fille dédaigne des prétendants trop quotidiens et élude les problèmes de la sexualité. Elle chérit aussi, dans ses rêves, sans risque, une image d’elle-même qui l’enchante en tant qu’image, encore qu’elle ne consente pas du tout à s’y conformer.

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Outre ces complaisances narcissique , certaines jeunes filles éprouvent plus concrètement le besoin d’un guide, d’un maître. Au moment où elle échappent à l’emprise des parents, elles se trouvent tout embarrassées d’une autonomie à laquelle elles n’ont pas été habituées; elles ne savent guère en faire qu’un usage négatif; elles tombent dans le caprice et l’extravagance; elles souhaitent se démettre à nouveau de leur liberté. L’histoire de la jeune fille capricieuse, orgueilleuse, rebelle, insupportable et qui se fait amoureusement dompter par un homme raisonnable est un poncif de la littérature à bon marché et du cinéma : c’est un cliché qui flatte à la fois les hommes et les femmes. (…) Malgré l’orgueil crispé des femmes américaines, les films de Hollywood nous ont présenté cent fois des enfants terribles domptées par la saine brutalité d’un amoureux ou d’un mari : une paire de gifles, voire une fessée apparaissent comme de sûrs moyens de séduction. Mais dans la réalité le passage de l’amour idéal à l’amour sexuel n’est pas simple. Beaucoup de femmes évitent soigneusement de se rapprocher de l’objet de leur passion par une peur plus ou moins avouée d’une déception. Si le héros, le géant, le demi-dieu répond à l’amour qu’il inspire et le transforme en une expérience réelle la jeune fille s’effarouche; son idole devient un mâle dont elle se détourne écœurée. Il y a des adolescentes coquettes qui mettent tout en œuvre pour séduire un homme qui leur semble « intéressant », ou « fascinant », mais qui paradoxalement s’irritent s’il leur manifeste en retour un sentiment trop vif; il leur plaisait parce qu’il paraissait inaccessible : amoureux il se banalise : « C’est un homme comme les autres. » La jeune fille lui en veut de sa déchéance; elle en prend prétexte pour refuser les contacts physiques qui effraient la sensibilité virginale. (…) C est aussi par goût de l’impossible que souvent la jeune fille tombe amoureuse d’un homme quand il commence à faire la cour à une de ses amies et que très souvent aussi elle élit un homme marié. Elle est volontiers fascinée par les don Juan; elle rêve se soumettre et s’attacher ce séducteur qu’aucune femme ne retient jamais, elle caresse l’espoir de le réformer : mais fait elle sait qu’elle échouera dans son entreprise et c’est là une des raisons de son choix. Certaines jeunes filles s’avèrent à tout jamais incapables de connaître un amour réel et complet. Toute leur vie elles rechercheront un idéal impossible à atteindre.
C’est qu’il y a conflit entre le narcissisme de la jeune fille et les expériences auxquelles sa sexualité la destine. La femme ne s’accepte comme inessentiel qu’à condition de se retrouver l’essentiel au sein de son abdication. En se faisant objet, voilà qu’elle devient une idole dans laquelle elle se reconnaît orgueilleusement; mais elle refuse l’implacable dialectique qui lui inflige de retourner à l’inessentiel. Elle veut être un trésor fascinant, non une chose à prendre. Elle aime apparaître comme un merveilleux fétiche chargé d’effluves magiques, non s’envisager comme une chair qui se laisse voir, palper, meurtrir : ainsi l’homme chérit la femme proie mais fuit l’ogresse Déméter.
Fière de capter l’intérêt masculin, de susciter l’admiration, ce qui la révolte, c’est d’être captée en retour. Avec la puberté, elle a appris la honte : et la honte demeure mêlée à sa coquetterie et à sa vanité; les regards des mâles la flattent et la blessent à la fois; elle ne voudrait être vue que dans la mesure où elle se montre : les yeux sont toujours trop perçants. D’où les incohérences qui déconcertent les hommes : elle étale son décolleté, ses jambes, et dès qu’on la regarde elle rougit, elle s’irrite. Elle s’amuse à provoquer le mâle mais si elle s’aperçoit qu’elle a suscité en lui le désir elle recule avec dégoût : le désir masculin est une offense autant qu’un hommage; dans la mesure où elle se sent responsable de son charme, où il lui semble l’exercer librement, elle s’enchante de ses victoires : mais en tant que ses traits, ses formes, sa chair sont donnés et subis, elle veut les dérober à cette liberté étrangère et indiscrète qui les convoite. C’est là le sens profond de cette pudeur originelle, qui interfère de manière déconcertante avec les coquetteries les plus hardies. Une fillette peut avoir d’étonnantes audaces parce qu’elle ne réalise pas que ses initiatives la révèlent dans sa passivité : dès qu’elle s’en aperçoit, elle s’effarouche et se fâche. Rien de plus équivoque qu’un regard; il existe à distance, et par cette distance, il paraît respectueux mais il s’empare sournoisement de l’image perçue. La femme en herbe se débat dans ces pièges. Elle commence à s’abandonner mais aussitôt elle se crispe et tue en elle le désir. Dans son corps encore incertain, la caresse est éprouvée tantôt comme un plaisir tendre, tantôt comme un désagréable chatouillement; un baiser l’émeut d’abord, puis brusquement la fait rire; elle fait suivre chaque complaisance d’une révolte; elle se laisse embrasser, mais elle s’essuie la bouche avec affectation; elle est souriante et tendre, puis soudain ironique et hostile; elle fait des promesses et délibérément les oublie. (…) C’est en exhibant une nature enfantine et perverse, que le « fruit vert » se défend contre l’homme.

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Comme elle veut exister pour soi et non seulement pour autrui, à d’autres moments elle se fagote dans de vieilles robes sans grâce, dans des pantalons malséants; il y a toute une partie d’elle-même qui blâme la coquetterie et la considère comme une démission : aussi fait-elle exprès d’avoir les doigts taché d’encre, de se montrer dépeignée, souillon. Ces rébellions lui donnent une gaucherie qu’elle ressent avec dépit : elle s’en agace, rougit, redouble de maladresse et prend en horreur ces tentatives avortées de séduction. A ce stade, la jeune fille ne veut plus être une enfant, mais elle n’accepte pas de devenir adulte, elle se reproche tour à tour puérilité et sa résignation de femelle. Elle est en attitude de constant refus.
C’est là le trait qui caractérise la jeune fille qui nous donne la clé de la plupart de ses conduites; elle n’accepte pas le destin que la nature et la société lui assignent; et cependant, elle ne le répudie pas positivement : elle est intérieurement trop divisée pour entrer en lutte avec le monde; elle se borne à fuir la réalité ou à la contester symboliquement. Chacun de ses désirs se double d’une angoisse : elle est avide d’entrer en possession de son avenir, mais elle redoute de rompre avec son passé; elle souhaite “avoir” un homme, elle répugne à être sa proie. Et derrière chaque peur se dissimule un désir : le viol lui fait horreur mais elle aspire à la passivité. Aussi est-elle vouée à la mauvaise foi et à toutes ses ruses; est-elle prédisposée à toutes sottes d’obsessions négatives qui traduisent l’ambivalence du désir et de l’anxiété.
Une des formes de contestation qu’on rencontre le plus souvent chez l’adolescente c’est le ricanement. Lycéenne, midinettes pouffent de rire en se racontant des histoires sentimentales ou scabreuses, en parlant de leurs flirts, en croisant des hommes, en voyant des amoureux s’embrasser.

P.109 (…) se moquer des grosses dames aux ventres lourds, aux sein pendants, bafouer le corps féminin, tourner les hommes en ridicule, rire de l’amour, c’est une manière de désavouer la sexualité : il y a dans ces rires, avec un défi aux adultes, une manière de surmonter sa propre gêne; on joue avec des images, avec des mots, afin d’en tuer la magie dangereuse : ainsi j’ai vu les élèves de quatrième « pouffer » en trouvant dans un texte latin fémur. A plus forte raison, si la fillette se laisse embrasser, tripoter, elle prendra sa revanche en riant au nez de son partenaire ou avec des camarades. Je me rappelle dans un compartiment de chemin de fer, une nuit, deux jeunes filles qui se faisaient cajoler tour à tour par un commis voyageur tout heureux de l’aubaine : entre chaque séance, elles riaient hystériquement, retrouvant, dans un compromis de sexualité et de vergogne, les conduites de l’âge ingrat. En même temps qu’au fou rire, les jeunes filles demandent un secours au langage : on trouve, dans la bouche de certaines d’entre elles, un vocabulaire dont la grossièreté ferait rougir leurs frères; elles s’en effarouchent d’autant moins que, sans doute, les expressions dont elles usent n’évoquent pas en elles, du fait de leur demi-ignorance, d’image très précise; le but est d’ailleurs sinon d’empêcher les images de se former, du moins de les désarmer, les histoires grossières que les lycéennes se racontent sont beaucoup moins destinées à assouvir des instincts sexuels qu’à nier la sexualité : on ne veut la considérer que sous un aspect humoristique, comme une opération mécanique et quasi chirurgicale. Mais, comme le rire, l’usage d’un langage obscène n’est pas seulement une contestation c’est aussi un défi aux adultes, une sorte de sacrilège, une conduite délibérément délibérément perverse.

P114. (…) Si l’avenir l’effraie, le présent ne la satisfait pas; elle hésite a devenir femme; elle s’agace de n’être encore qu’une enfant; elle a déjà quitté son passé; elle n’est pas engagée dans une vie nouvelle. Elle n’a rien, elle n’est rien. C’est par des comédies et des mystifications qu’elle s’efforce de combler ce vide. On lui reproche souvent de faire des histoires. A 16 ans une femme a déjà traversé de pénibles épreuves : puberté, règles, fièvres, éveil de la sexualité, premiers troubles, premières peurs, dégoûts, expériences louches, elle a enfermé toutes ces choses dans son coeur; elle a appris à garder soigneusement ses secrets. Le seul fait d’avoir à cacher ses serviettes hygiéniques, à dissimuler ses règles, l’entraîne déjà au mensonge.
(…) c’est l’homme qui l’encourage à ces leurres en réclamant d’être leurré : ensuite, il accuse. Mais pour la fillette sans ruse, il n’a qu’indifférence et même hostilité. Il n’est séduit que par celle qui lui tend des pièges; offerte, c’est elle qui guette une proie; sa passivité sert une entreprise, elle fait de sa faiblesse l’instrument de sa force; puisqu’il lui est défendu d’attaquer franchement, elle en est réduite aux manœuvres et aux calculs; et son intérêt est de paraître gratuitement donnée; aussi lui reprochera-t-on d’être perfide et traitresse c’est vrai. Mais il est vrai qu’elle est obligée d’offrir à l’homme le mythe de sa soumission du fait qu’il réclame de dominer.

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Et peut-on exiger qu’elle étouffe alors ses plus essentielles revendications? Sa complaisance ne saurait être que pervertie dès l’origine. D’ailleurs, ce n’est pas seulement par ruse concertée qu’elle triche. Du fait que tous les chemins lui sont barrés, qu’elle ne peut pas faire, qu’elle a à être, une malédiction pèse sur sa tête. Enfant, elle jouait à être une danseuse, une sainte; plus tard, elle joue à être elle-même : qu’est-ce au juste que la vérité? Dans le domaine où on l’a enfermée, c’est un mot qui n’a pas de sens. La vérité c’est la réalité dévoilée et le dévoilement s’opère par des actes : mais elle n’agit pas. Les romans qu’elle se raconte sur elle-même — et que souvent elle raconte aussi à autrui — lui semblent mieux traduire les possibilités qu’elle sent en elle que le plat compte rendu de sa vie quotidienne. Elle n’a pas les moyens de prendre sa mesure : elle s’en console par des comédies; elle campe un personnage auquel elle cherche à donner de l’importance; elle essaie de se singulariser par des extravagances parce qu’il ne lui est pas permis de s’individualiser dans des activités définies. Elle se sait sans responsabilité, insignifiante dans ce monde d’hommes : c’est parce qu’elle n’a rien d’autre de sérieux à faire qu’elle « fait des histoires ».

P.117 (…) On voit que tous les défauts que l’on reproche à l’adolescente ne font qu’exprimer sa situation. C’est une pénible condition que de se savoir passive et dépendante à l’âge de l’espoir et de l’ambition, à l’âge où s’exalte la volonté de vivre et de prendre une place sur terre; c’est dans cet âge conquérant que la femme apprend qu’aucune conquête ne lui est permise, qu’elle doit se renier, que son avenir dépend du bon plaisir des hommes. Sur le plan social comme sur le plan sexuel de nouvelles aspirations ne s’éveillent en elle que pour se trouver condamnées à demeura inassouvies; tous ses élans d’ordre vital ou spirituel sont aussitôt barrés. On comprend qu’elle ait peine à rétablir son équilibre. Son humeur instable, ses larmes, ses crises nerveuses sont moins la conséquence d’une fragilité physiologique que le signe de sa profonde désadaptation. Cependant, cette situation que la jeune fille fuit par mille chemins inauthentiques, il lui arrive aussi d’authentiquement l’assumer. Elle agace par ses défauts : mais elle étonne parfois par des qualités singulières. Les uns et les autres ont la même origine. De son refus du monde, de son attente inquiète, de son néant, elle peut se faire un tremplin et émerger alors dans sa solitude et sa liberté.

Chapître III

L’INITIATION SEXUELLE

En un sens, l’initiation sexuelle de la femme, et, celle de l’homme, commence dès la plus tendre enfance. Il y a un apprentissage théorique et pratique qui se poursuit de manière continue depuis les phases orale, anale, génitale, jusqu’à l’âge adulte. Mais les expériences érotiques de la jeune fille ne sont pas un simple prolongement de ses activités sexuelles antérieures; elles ont très souvent un caractère imprévu et brutal; elles constituent toujours un événement neuf qui crée une rupture avec le passé. Dans le moment où elle les traverse, tous les problèmes qui se posent à la jeune fille se trouvent résumés sous une forme urgente et aiguë. En certains cas, la crise se résout avec aisance; il y a des conjectures tragiques où elle ne se liquide que par le suicide ou la folie. De toute manière, la femme, par la manière dont elle y réagit, engage une grande partie de sa destinée. Tous les psychiatres s’accordent sur l’extrême importance que prennent pour elle ses débuts érotiques : ils ont une répercussion dans toute la suite de sa vie. La situation est ici profondément différente pour l’homme et pour la femme, à la fois du point de vue biologique, social et psychologique. Pour l’homme, le passage de la sexualité infantile à la maturité est relativement simple y a objectivation du plaisir érotique qui au lieu d’être réalisé dans sa présence immanente est intentionné sur un être transcendant. L’érection est l’expression de ce besoin; sexe, mains, bouche, de tout son corps l’homme se tend vers sa partenaire, mais il demeure au coeur de cette activité, comme en général le sujet en face des objets qu’il perçoit et des instruments qu’il manipule; il se projette vers l’autre sans perdre son autonomie; la chair féminine est pour lui une proie et il saisit sur elle les qualités que sa sensualité réclame de tout objet; sans doute, il ne réussit pas à se approprier : du moins, il les étreint; la caresse,le baiser impliquent un demi-échec : mais cet échec même est un stimulant et une joie. L’acte amoureux trouve son unité dans son achèvement naturel, l’orgasme. Le coït a un but physiologique précis; par l’éjaculation le mâle se décharge de sécrétions qui lui pèsent; après le rut, il obtient une complète délivrance qui s’accompagne à coup sûr de plaisir. Et certes, le plaisir n’était pas seul visé; il est suivi souvent d’une déception : le besoin a disparu plutôt qu’il ne s’est assouvi. En tout cas un acte défini a été consommé et l’homme se retrouve avec un corps intègre : le service qu’il a rendu à l’espèce s’est confondu avec sa propre jouissance. L’érotisme de la femme est beaucoup plus complexe et il reflète la complexité de la situation féminine. On a vu qu’au lieu d’intégrer à sa vie individuelle les forces spécifiques la femelle est en proie à l’espèce dont les intérêts sont dissociés de ses fins singulières; cette antinomie atteint chez la femme son paroxysme; elle s’exprime entre autres par l’opposition de deux organes : le clitoris et le vagin. Au stade infantile, c’est le premier qui est le centre de l’érotisme féminin : quelques psychiatres soutiennent qu’il existe une sensibilité vaginale chez certaines fillettes, mais c’est une opinion très controuvée; elle n’aurait en tout cas qu’une importance secondaire. Le système clitoridien ne se modifie pas dans l’âge adulte el et la femme conserve toute sa vie cette autonomie érotique; le spasme clitoridien est comme l’orgasme mâle une sorte de détumescence qui s’obtient de manière quasi mécanique; mais il n’est qu’indirectement lié au coït normal, il ne joue aucun rôle dans la procréation. C’est par le vagin que la femme est pénétrée et fécondée; il ne devient un centre érotique que par l’intervention du mâle et celle-ci constitue toujours une sorte de viol. C’est par un rapt réel ou simulé que la femme était jadis arrachée à son univers enfantin et jetée dans sa vie d’épouse; c’est une violence qui la change de fille en femme : on parle aussi de “ravir” sa virginité à une fille, de lui “prendre” sa fleur. Cette défloration n’est pas l’aboutissement d’un évolution continue, c’est une rupture abrupte avec le passé, le commencement nouveau cycle. Le plaisir est alors atteint par des contractions de la surface interne du vagin; celles-ci se résolvent-elles en un orgasme précis et définitif? C’est un point sur lequel on discute encore. Les données de l’anatomie sont très vagues. « L’anatomie et la clinique prouvent abondamment que la plus grande partie de l’intérieur du vagin n’est pas innervée », dit entre autres le rapport Kinsey. « On peut procéder à de nombreuses opérations chirurgicales à l’intérieur du vagin sans recourir aux anesthésiques. On a démontré qu’à l’intérieur du vagin les nerfs sont localisés dans une zone située dans la paroi interne proche de la base du clitoris. » Cependant, outre la stimulation de cette zone innervée « la femelle peut avoir conscience de l’intrusion d’un objet dans le vagin en particulier si les muscles vaginaux sont contractés; mais la satisfaction ainsi obtenue se rapporte probablement plus au tonus musculaire qu’à la stimulation érotique des nerfs». Néanmoins, il est hors de doute que le plaisir vaginal existe; et la masturbation vaginale même — chez les femmes adultes — semble plus répandue que ne le dit Kinsey. Mais ce qui est certain c’est que la réaction vaginale est une réaction très complexe, qu’on peut qualifier de psycho-physiologique parce qu’elle intéresse non seulement l’ensemble du système nerveux mais qu’elle dépend de toute la situation vécue par le sujet : elle réclame consentement profond de l’individu tout entier; le cycle érotique nouveau qu’inaugure le premier coït exige pour s’établir une sorte de « montage » du système nerveux, l’élaboration d’une forme qui n’est pas encore ébauchée et qui doit envelopper aussi le système clitoridien; elle met longtemps à se réaliser et parfois ne réussit jamais à se créer. II est frappant que la femme ait le choix entre deux cycles dont l’un perpétue l’indépendance juvénile tandis que l’autre la voue à l’homme et à l’enfant. L’acte sexuel normal met en effet la femme dans la dépendance du mâle et de l’espèce. C’est lui — comme chez presque tous les animaux — qui a le rôle agressif, tandis qu’elle subit son étreinte. Normalement, elle peut toujours être prise par l’homme, tandis que lui ne peut la prendre que s’il est en état d’érection; sauf en cas d’une révolte aussi profonde que le vaginisme qui scelle la femme plus sûrement que l’hymen, le refus féminin peut être surmonté; encore le vaginisme laisse-t-il au mâle des moyens de s’assouvir sur un corps que sa force musculaire lui permet de réduire à merci. Puisqu’elle est objet, son inertie ne modifie pas profondément son rôle naturel : au point que beaucoup d’hommes ne se soucient pas de savoir si la femme qui partage leur lit veut le coït ou s’y soumet seulement. On peut même coucher avec une morte. Le coït ne saurait se produire sans le consentement mâle et c’est la satisfaction du mâle qui en est le terme naturel. La fécondation peut s’effectuer sans que la femme en éprouve aucun plaisir. D’autre part, la fécondation est bien loin de représenter pour elle l’achèvement du processus sexuel; c’est à ce moment au contraire que commence le service réclamé d’elle par l’espèce : il se réalise lentement, péniblement dans la grossesse, l’accouchement, l’allaitement. Le « destin anatomique » de l’homme et de la femme est donc profondément différent. Leur situation morale et sociale ne l’est pas moins. La civilisation patriarcale a voué la femme à la chasteté; on reconnaît plus ou moins ouvertement le droit du mâle à assouvir ses désirs sexuels tandis que la femme est confinée dans le mariage : pour elle, l’acte de chair, s’il n’est pas sanctifié par le code, par le sacrement, est une faute, une chute, une défaite, une faiblesse; elle se doit de défendre sa vertu, son honneur; si elle « cède », si elle « tombe », elle suscite le mépris; tandis que dans le blâme même qu’on inflige à son vainqueur, il entre de l’admiration. Depuis les civilisations primitives jusqu’à nos jours, a toujours admis que le lit était pour la femme un « service », dont le mâle la remercie par des cadeaux ou en assurant son entretien : mais servir, c’est se donner un maître.’ il n’y a dans ce rapport aucune réciprocité. La structure du mariage comme aussi l’existence des prostituées en est la preuve : la femme se donne, l’homme la rémunère et la prend. Rien n’interdit au mâle de maîtriser, de prendre des créatures inférieures : les amours ancillaires ont toujours été tolérées, tandis que la bourgeoise qui se livre à un chauffeur, à un jardinier, est socialement dégradée. Les Américains du Sud si farouchement racistes ont toujours été autorisés par les moeurs à coucher avec des femmes noires, avant la guerre de Sécession comme aujourd’hui, et ils usent de ce droit avec une arrogance seigneuriale : une blanche qui aurait eu un commerce avec un noir au temps de l’esclavage aurait été mise à mort, elle serait lynchée aujourd’hui. Pour dire qu’il a couché avec une femme, l’homme dit qu’il l’a « possédée », qu’il l’a « eue »; inversement pour dire qu’on a « eu » quelqu’un on dit parfois grossièrement qu’on l’a « baisé » (…)

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P.140 On a vu qu’il arrivait assez fréquemment que des incidents survenus dans l’enfance ou dans la jeunesse aient engendré en elle de profondes résistances; celles-ci sont parfois insurmontables; le plus souvent la jeune fille s’efforce de passer outre, mars il naît alors en elle de violents conflicts. Une éducation sévère, la crainte du péché, le sentiment de culpabilité à l’égard de la mère créent des barrages puissants. La virginité est mise à si haut prix dans beaucoup de milieux que la perdre hors du légitime mariage semble un véritable désastre. La jeune fille qui cède par entraînement, par surprise, pense qu’elle se déshonore. La « nuit de noce, qui livre la vierge à un homme que d’ordinaire elle n’a pas vraiment choisi, et qui prétend résumer en quelques heures – ou quelques instants – toute l’initiation sexuelle n’est pas non plus une expérience facile. D’une manière générale, tout « passage » est angoissant à cause de son caractère définitif, irréversible : devenir femme, c’est rompre avec le passé, sans recours; mais ce passage-ci est plus dramatique qu’aucun autre; il ne crée pas seulement un hiatus entre hier et demain; il arrache la jeune fille au monde imaginaire dans lequel se déroulait une importante part de son existence et la jette dans le monde réel. Par analogie avec les courses de taureau, Michel Leiris appelle le lit nuptial « un terrain de vérité »; c’est pour la vierge que cette expression prend son sens le plus plein et le plus redoutable. Pendant la période des fiançailles, du flirt, de la cour, si rudimentaire qu’elle ait été, elle a continué à vivre dans son univers habituel de cérémonie et de rêve; le prétendant parlait un langage romanesque ou du moins courtois; il était encore possible de tricher. Et soudain la voilà vue par de vrais yeux, empoignée par de vraies mains : c’est l’implacable réalité de ces regards et de ces étreintes qui l’épouvante.

A la fois le destin anatomique et les moeurs confèrent à homme le rôle d’initiateur. Sans doute, auprès du jeune mais vierge la première maîtresse aussi est une initiatrice; il possède une autonomie érotique que l’érection manifeste clairement; sa maîtresse ne fait que lui livrer dans sa réalité l’objet que déjà il convoitait : un corps de femme. La jeune fille a besoin de l’homme pour que son propre corps lui soit révélé : sa dépendance est beaucoup profonde.

une jeune fille ne le sait jamais avec certitude; elle ne peut avoir l’orgueil arrogant de son corps tant que les suffrages mâles n’ont pas confirmé sa jeune vanité. Et c’est même là ce qui l’épouvante; l’amant est plus redoutable encore qu’un regard : c’est un juge; il va la révéler à elle-même dans sa vérité; même éprise passionnément de son image, toute jeune fille au moment du verdict masculin doute de soi; et c’est pourquoi elle réclame l’obscurité, elle se cache dans les draps; quand elle s’admirait dans son miroir, elle ne faisait encore que se rêver : elle rêvait à travers des yeux d’homme; maintenant les yeux sont présents; impossible de tricher; impossible de lutter : c’est une mystérieuse liberté qui décide et cette décision est sans appel. Dans l’épreuve réelle de l’expérience érotique, les obsessions de l’enfance et de l’adolescence vont enfin se dissiper ou se confirmer à jamais; beaucoup de jeunes filles souffrent de ces mollets trop robustes, de ces seins trop discrets ou trop lourds, de ces hanches maigres, de cette verrue; ou bien, elles craignent quelque malformation secrète.
(…) elles s’effraient à l’idée que certaines régions de leur corps qui n’existaient ni pour elle, ni pour personne, qui n’existaient absolument pas, vont soudain émerger à la lumière. Cette figure inconnue que la jeune fille doit assumer comme sienne suscitera-t-elle le dégoût? l’indifférence? l’ironie? elle ne peut que subir le jugement masculin : les jeux sont faits. C’est pourquoi l’attitude de l’homme aura des résonances si profondes. Son ardeur, sa tendresse peuvent donner à la femme une confiance en elle-même qui résistera à tous les démentis : jusqu’à 80 ans, celle-ci se croira cette fleur, cet oiseau des îles qu’une nuit a fait éclore un désir d’homme. Au contraire, si l’amant ou le mari sont maladroits, ils feront naître en elle un complexe d’infériorité, sur lequel se grefferont parfois de durables névroses; et elle en éprouvera une rancune qui se traduira par une frigidité têtue.
(…) D’ailleurs, l’homme fût-il déférent et courtois, la première pénétration est toujours un viol. Parce qu’elle souhaite des caresses sur ses lèvres, ses seins, que, peut-être, elle convoite entre ses cuisses une jouissance connue ou pressentie, voilà qu’un sexe mâle déchire la jeune fille et s’introduit dans des régions où il n’était pas appelé. On a souvent décrit la pénible surprise d’une vierge pâmée dans les bras d’un mari ou d’un amant, qui croit toucher enfin à l’accomplissement de ses rêves voluptueux et qui sent au secret de son sexe une douleur imprévue; les rêves s’évanouissent, le trouble se dissipe, et l’amour prend la figure d’une opération chirurgicale.

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P.154 (…) la brutalité du partenaire ou du moins la soudaineté de l’événement est le facteur qui détermine traumatisme ou dégoût. Le cas le plus favorable à une initiation sexuelle, c’est celui où sans violence ni surprise, sans consigne fixe ni délai précis, la jeune fille apprend lentement à vaincre sa pudeur, à se familiariser avec son partenaire, à aimer ses caresses. (…) Un professeur collège américain me disait que ses élèves cessaient d’être vierges bien avant de devenir femmes; leurs partenaires les respectent trop pour effaroucher leur pudeur, ils sont trop jeunes et eux-mêmes trop pudibonds pour éveiller en elles aucun démon. Il y a des jeunes filles qui se jettent dans des expériences érotiques et qui les multiplient afin d’échapper à l’angoisse sexuelle; elles espèrent se délivrer ainsi de leur curiosité et de leurs obsessions; mais souvent leurs actes gardent un caractère théorique qui les rend aussi irréels que les fantasmes par lesquels d’autres anticipent l’avenir. Se donner par défi, par crainte, par rationalisme puritain, ce n’est pas réaliser une authentique expérience érotique : on atteint seulement un ersatz sans danger et sans grande saveur; l’acte sexuel ne s’accompagne ni d’angoisse ni de honte parce que le trouble est demeuré superficiel et que le plaisir n’a pas envahi la chair. Ces pucelles déflorées demeurent des jeunes filles; et il est probable que le jour où elles se trouveront aux prises avec un homme sensuel et impérieux, elles lui opposeront des résistances virginales. En attendant, elles demeurent encore dans une espèce d’âge ingrat; les caresses les chatouillent, les baisers parfois les font rire, elles regardent l’amour physique comme un jeu et, si elles ne sont pas en humeur de s’en divertir, les exigences de l’amant leur semblent vite importunes et grossières; elles gardent des dégoûts, des phobies, une pudeur d’adolescente. Si elles ne franchissent jamais ce stade — ce qui est, au dire des mâles américains, le cas de beaucoup d’Américaines — elles passeront leur vie dans un état de semi-frigidité. Il n’y a de véritable maturité sexuelle que chez la femme qui consent à se faire chair dans le trouble et le plaisir.

P156. (…) On touche ici au problème crucial de l’érotisme féminin. au début de sa vie érotique, l’abdication de la femme n’est pas compensée par une jouissance violente et sûre. Elle sacrifierait bien plus facilement pudeur et orgueil si elle s’ouvrait ainsi les portes d’un paradis. Mais on a vu que la défloration n’est pas un heureux accomplissement de l’érotisme juvénile; c’est au contraire un phénomène insolite; le plaisir vaginal ne se déclenche pas tout de suite; selon les statistiques de Stekel — que quantité de sexologues et psychanalystes confirment — à peine 4 % des femmes ont du plaisir dès le premier coït; 5o % n’atteignent pas le plaisir vaginal avant des semaines, des mois, ou même des années. Les facteurs psychiques jouent ici un rôle essentiel. Le corps de la femme est singulièrement « hystérique» en ce sens qu’il n’y a souvent chez elle aucune distance entre les faits conscients et leur expression organique; ses résistances morales empêchent l’apparition du plaisir; n’étant compensées par rien, souvent elles se perpétuent et forment un barrage de plus en plus puissant. En beaucoup de cas, il se crée un cercle vicieux : une première maladresse de l’amant, un mot, un geste gauche, un sourire arrogant se répercuteront pendant toute la lune de miel ou même la vie conjugale; déçue de n’avoir pas tout de suite connu le plaisir, la jeune femme en garde une rancune qui la dispose mal a une expérience plus heureuse. Il est vrai qu’à defaut de satisfaction normale l’homme peut toujours lui donner le plaisir clitoridien qui, en dépit de légendes moralisatrice est susceptible de lui apporter détente et apaisement mais beaucoup de femmes le refusent parce que, plus que le plaisir vaginal, il apparaît comme infligé; car, si la femme souffre de l’égoïsme des hommes qui ne pensent qu’à leur propre assouvissement, elle est aussi heurtée par une volonté trop explicite de lui donner du plaisir. « Faire jouir l’autre » dit Stekel, « cela veut dire le dominer; se donner à quelqu’un’ c’est abdiquer sa volonté. » La femme acceptera beaucoup plus aisément le plaisir s’il lui semble découler naturellement de celui que l’homme prend lui-même, comme il arrive dans un coït normal réussi. « Les femmes se soumettent avec joie dès qu’elles se rendent compte que le partenaire ne veut pas les soumettre », dit encore Stekel; mais inversement si elles sentent cette volonté, elles se rebellent. Beaucoup répugnent à se laisser caresser avec la main, parce que la main est un instrument qui ne participe pas au plaisir qu’elle donne, elle est activité et non chair; et si le sexe même apparaît non comme une chair pénétrée de désir, mais comme un outil habilement utilisé, la femme éprouvera la même répulsion. En outre, toute compensation lui semblera entériner son échec à connaître les sensations d’une femme normale. Stekel note d’après quantité d’observations que tout le désir des femmes dites frigides va vers la norme : « Elles veulent obtenir l’orgasme comme une femme normale, tout autre procédé ne les satisfait pas moralement. » L’attitude de l’homme a donc une extrême importance.

P.160 (…) C’est qu’en vérité la volupté n’a pas du tout chez la femme la même figure que chez l’homme. J’ai dit déjà qu’on ne savait pas exactement si le plaisir vaginal aboutissait jamais à un orgasme défini : sur ce point les confidences féminines sont rares et même quand elles visent la précision elles demeurent extrêmement vagues, il semble que les réactions soient très différentes selon les sujets. Ce qui est certain c’est que le coït a pour l’homme une fin biologique précise : l’éjaculation; et assurément c’est à travers quantité d’autres intentions très complexes que cette fin est visée; mais une fois obtenue elle apparaît comme un aboutissement et, sinon comme l’assouvissement du désir, du moins comme sa suppression. Au contraire, chez la femme, le but est au départ incertain et de nature plus psychique que physiologique; elle veut le trouble, la volupté en général mais son corps ne projette aucune conclusion nette de l’acte amoureux et c’est pour cela que pour elle le coït n’est jamais fini : il ne comporte aucune fin. Le plaisir mâle monte en flèche; lorsqu’il atteint un certain seuil il s’accomplit et meurt abruptement dans l’orgasme; la structure de l’acte sexuel est finie et discontinue. La jouissance féminine est irradiée dans le corps tout entier; elle n’est pas toujours centrée sur le système génital; même alors les contractions vaginales plutôt qu’un véritable orgasme constituent un système d’ondulations qui rythmiquement naissent, s’effacent, se reforment, atteignent par instants un paroxysme puis se brouillent et se fondent sans jamais mourir tout à fait. Du fait qu’aucun terme fixe ne lui est assigné, le plaisir vise l’infini : c’est souvent une fatigue nerveuse ou cardiaque ou une satiété psychique qui limite les possibilités érotiques de la femme plutôt qu’un assouvissement précis; même comblée, même épuisée, elle n’est jamais tout à fait délivrée : Lassata necdum satiata, selon le mot de Juvénal.

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L’homme commet une grave erreur quand il prétend imposer à sa partenaire son propre rythme et qu’il s’acharne à lui donner un orgasme : souvent il ne réussit qu’à briser la forme voluptueuse qu’elle était en train de vivre à sa manière singulière. C’est une forme assez plastique pour se donner à elle-même un terme : certains spasmes localisés dans le vagin ou dans l’ensemble du système génital ou émanant du corps tout entier peuvent constituer une résolution; chez certaines femmes, ils se produisent assez régulièrement et avec assez de violence pour être assimilés à un orgasme; mais une amoureuse peut aussi trouver dans l’orgasme masculin une conclusion qui l’apaise et la satisfasse. Et il se peut aussi que d’une manière continue, sans heurt, la forme érotique se dissolve tranquillement. La réussite n’exige pas comme le croient quantité d’hommes méticuleux mais simplistes une synchronisation mathématique du plaisir mais l’établissement d’une forme érotique complexe. Beaucoup s’imaginent que « faire jouir » une femme est une affaire temps et de technique, donc de violence; ils ignorent à quel point la sexualité de la femme est conditionnée par l’ensemble de la situation. La volupté est chez, avons-nous dit, une sorte d’envoûtement; elle réclame un total abandon, si des mots ou des gestes contestent la magie des caresses, l’envoûtement se dissipe. C’est une des raisons pour lesquelles si souvent la femme ferme les yeux : physiologiquement, il y a là un réflexe destiné à compenser la dilatation de la pupille; mais même dans l’ombre encore ses paupières; elle veut abolir tout décor, abolir la singularité de l’instant, d’elle-même et de son amant, elle veut se perdre au coeur d’une nuit chamelle aussi indistincte que le sein maternel. Et plus particulièrement elle souhaite supprimer cette séparation qui dresse le mâle en face d’elle; elle souhaite se fondre avec lui. On a dit déjà qu’elle désire en se faisant objet demeurer un sujet. Plus profondément aliénée que l’homme, du fait qu’elle est désir et trouble dans son corps tout entier, elle ne demeure sujet que par l’union avec son partenaire; il faudrait que pour tous deux recevoir et donner se confondent; si l’homme se borne à prendre sans donner ou s’il donne le plaisir sans en prendre elle se sent manoeuvrée; dès qu’elle se réalise comme Autre, elle est l’autre inessentiel, il lui faut nier l’altérité. C’est pourquoi le moment de la séparation des corps lui est presque toujours pénible. L’homme, après le coït, qu’il se sente triste ou joyeux, dupé par la nature ou vainqueur de la femme, en tout cas renie la chair; il redevient un corps intègre, il veut dormir, prendre un bain, fumer une cigarette, sortir au grand air. Elle voudrait prolonger le contact charnel jusqu’à ce que l’envoûtement qui l’a faite chair se dissipe tout à fait; la séparation est un arrachement douloureux comme un nouveau sevrage; elle a de la rancune contre l’amant qui s’écarte d’elle trop brusquement. Mais ce qui la blase davantage, ce sont les paroles qui contestent la fusion à laquelle pendant un moment elle avait cru. La « femme de Gilles », dont Madeleine Bourdowche a raconté l’histoire, se rétracte quand son mari lui demande « Tu as bien jouis? » Elle lui met la main sur la bouche; le mot fait horreur à beaucoup de femmes parce sensation immanente et séparée. « C’est assez? tu en veux encore? c’était bon? »  Le fait même de poser la question manifeste la séparation, change l’acte amoureux en une opération mécanique dont le mâle a assumé la direction. Et c’est bien pourquoi il la pose. Beaucoup plus que la fusion et la réciprocité, il cherche la domination; quand l’unité du couple se défait, il se retrouve le seul sujet : il faut beaucoup d’amour ou de générosité pour renoncer à ce privilège; il aime que la femme se sente humiliée, possédée en dépit d’elle-même; il veut toujours la prendre un peu plus qu’elle ne se donne. Bien des difficultés seraient épargnées à la femme si l’homme ne traînait derrière lui quantité de complexes qui lui font considérer l’acte amoureux comme une lutte : alors elle pourrait ne pas envisager le lit comme une arène.

P.168 (…) (réciproque générosité du corps et de l’âme) est souvent empêchée chez l’homme par sa vanité, chez la femme par la timidité; tant qu’elle n’a pas surmonté ses inhibitions, elle ne saurait la faire triompher. C’est pourquoi le plein épanouissement sexuel est généralement chez la femme est assez tardif : c’est vers 35 ans qu’elle atteint érotiquement son apogée. Malheureusement, si elle est mariée, son époux s’est alors trop habitué à sa frigidité; elle peut encore séduire de nouveaux amants, mais elle commence à se défraîchir ; son temps est mesuré. C’est au moment où elles cessent d’être désirables que quantité de femmes se décident enfin à assumer leurs désirs.

(…) Même lorsque la femme surmonte ses résistances et connaît au bout d’un temps, plus ou moins long, le plaisir vaginal, toutes les difficultés ne sont pas abolies car le rythme de sa sexualité et celui de la sexualité mâle ne coïncident pas. Elle est beaucoup plus lente à jouir que l’homme. Les trois quarts peut-être de tous les mâles connaissent l’orgasme au cours des deux minutes qui suivent les débuts du rapport sexuel, dit le rapport Kinsey. Si l’on considère les nombreuses femmes du niveau supérieur dont l’état est si défavorable aux situations sexuelles qu’il leur faut de dix à quinze minutes de la stimulation la plus active pour connaître l’orgasme, et si on considère le nombre assez important des femmes qui ne connaissent jamais l’orgasme au cours de leur vie, il faut naturellement que le mâle ait une compétence tout à fait exceptionnelle à prolonger l’activité sexuelle sans éjaculer pour pouvoir créer une harmonie avec sa partenaire.

Chapître V

LA FEMME MARIEE

P.226 (…) En outre, même dans le cas où l’amour charnel existe avant le mariage ou s’éveille au début des noces, il est très rare qu’il dure pendant de longues années. Certes la fidélité est nécessaire à l’amour sexuel du fait que le désir de deux amants épris enveloppe leur singularité; ils refusent que celle-ci soit contestée par des expériences étrangères, il se veulent l’un pour l’autre irremplaçables; mais cette fidélités n’a de sens qu’autant qu’elle est spontanée; et spontanément la magie de l’érotisme se dissipe assez vite. Le prodige, c’est qu’à chaque amant il livre dans l’instant, dans sa présence charnelle, un être dont l’existence est une transcendance indéfinie : et sans doute la possession de cet être est-elle impossible, mais du moins est-il atteint d’une manière privilégiée et poignante. Mais quand les individus ne souhaitent plus s’atteindre parce qu’il y a entre eux hostilité, dégoût, indifférence, l’attrait érotique disparaît; et il meurt presque aussi sûrement dans l’estime et l’amitié; car deux êtres humains qui se rejoignent dans le mouvement même de leur transcendance, à travers le monde et leurs entreprises communes, n’ont plus besoin de s’unir charnellement; et même, du fait que cette union a perdu sa signification, ils y répugnent. Le mot d’inceste que prononce Montaigne est profond. L’érotisme est un mouvement vers l’Autre, c’est la son caractère essentiel; mais au sein du couple deviennent “un pour l’autre le Même; aucun échange n’est plus possible entre eux aucun don ni aucune conquête. Aussi s’ils demeurent amants, c’est souvent honteusement :  ils sentent que l’acte sexuel n’est plus une expérience inter-subjective mais bien subjective, dans laquelle chacun se dépasse, mais bien une sorte de masturbation en commun. Qu’ils se considèrent l’un l’autre comme un ustensile nécessaire à l’assouvisse leurs besoins, c’est un fait que dissimule la politesse conjugale mais qui ressort avec éclat dès que cette politesse est refusée, par exemple dans les observations rapportées par le docteur Lagache dans son ouvrage sur Nature et forme de la jalousie; la femme regarde le membre viril comme une certaine provision de plaisir qui lui appartient, et dont elle se montre aussi avare que des conserves enfermées dans ses placards : si l’homme en donne à la voisine, il n’en restera plus pour elle; elle examine avec soupçon ses caleçons pour voir s’il n’a pas gaspillé la précieuse semence. Jouhandeau signale dans les Chroniques maritales cette « censure quotidienne exercée par la femme légitime qui épie votre chemise et votre sommeil pour y surprendre le signe de l’ignominie ». De son côté l’homme satisfait sur elle ses désirs sans lui demander son avis. Cette brutale satisfaction du besoin ne suffit d’ailleurs pas à assouvir la sexualité humaine. C’est pourquoi il y a souvent dans ces étreintes qu’on regarde comme les plus légitimes un arrière-goût de vice. Il est fréquent que la femme s’aide de fantasmes érotiques. Stekel cite une femme de 25 ans qui « peut éprouver un orgasme léger avec son mari en s’imaginant qu’un homme fort et plus âgé la prend sans le lui demander de façon qu’elle ne puisse se défendre ». Elle se représente qu’on la viole, qu’on la bat, que son mari n’est pas lui-même mais un autre. Il caresse le même rêve : sur le corps de sa femme, il possède les cuisses de telle danseuse vue dans un music-hall, les seins de cette pin-up dont il a contemplé la photographie, un souvenir, une image; ou alors il imagine sa femme désirée, possédée, violée, ce qui est une manière de lui rendre l’altérité perdue. « Le mariage, dit Stekel, crée des transpositions grotesques et des inversions, des acteurs raffinés, des comédies entre les deux partenaires qui menacent de détruire toute limite entre l’apparence et la réalité. » A la limite, des vices définis se déclarent. Le mari se fait voyeur : il a besoin de voir sa femme ou de la savoir couchant avec un amant pour retrouver un peu de sa magie; ou il s’acharne sadiquement à faire naître en elle des refus, de manière qu’enfin sa conscience et sa liberté lui apparaissent et que ce soit bien un être humain qu’il possède. Inversement des conduites masochistes s’ébauchent chez la femme qui cherche à susciter chez l’homme le maître, le tyran qu’il n’est pas; j’ai connu une darne élevée au couvent et fort pieuse, autoritaire et dominatrice pendant le jour, et qui la nuit adjurait passionnément son mari de la fouetter, ce dont il s’acquittait avec horreur. Le vice même prend dans le mariage un aspect organisé et froid, un aspect sérieux qui en fait le plus triste des pis-aller.

La vérité c’est que l’amour physique ne saurait être traité ni comme une fin absolue ni comme un simple moyen; il ne saurait justifier une existence : mais il ne peut recevoir aucune justification étrangère. C’est dire qu’il devrait jouer en toute vie humaine un rôle épisodique et autonome. C’est dire qu’avant tout il devrait être libre.

Aussi bien n’est-ce pas l’amour que l’optimisme bourgeois promet à la jeune épousée : l’idéal qu’on fait miroiter à, ses yeux, c’est celui du bonheur, c’est-à-dire d’un tranquille équilibre au sein de l’immanence et de la répétition. A certaines époques de prospérité et de sécurité, cet idéal a été celui de la bourgeoisie tout entière et singulièrement des propriétaires fonciers; ils visaient non la conquête de l’avenir et du monde mais la conservation paisible du passé, le statu quo. Une médiocrité dorée sans ambition ni passion, des jours qui ne mènent nulle part et qui indéfiniment se recommencent, une vie qui glisse doucement vers la mort sans se chercher de raisons, voilà ce que prône, par exemple, l’auteur du Sonnet du bonheur; cette pseudo-sagesse mollement inspirée d’Épicure et de Zénon a perdu aujourd’hui son crédit : conserver et répéter le monde tel qu’il est ne semble ni désirable ni possible. La vocation du mâle, c’est l’action; il lui faut produire, combattre, créer, progresser, se dépasser vers la totalité de l’univers et l’infinité de l’avenir; mais le mariage traditionnel n’invite pas la femme à se transcender avec lui; il la confine dans l’immanence. Elle ne peut donc rien se proposer d’autre que d’édifier une vie équilibrée où le présent prolongeant le passé échappe aux menaces du lendemain, c’est-à-dire précisément d’édifier un bonheur. A défaut d’amour, elle éprouvera pour son mari un sentiment tendre et respectueux appelé amour conjugal; entre les murs du foyer qu’elle sera chargée d’administrer, elle enfermera le monde; elle perpétuera l’espèce humaine à travers l’avenir.

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P.231 (…) Grâce aux velours, aux soies, aux porcelaines dont elle s’entoure, la femme pourra en partie assouvir cette sensualité préhensive que ne satisfait pas d’ordinaire sa vie érotique; elle trouvera aussi dans ce décor une expression de sa personnalité; c’est elle qui a choisi, fabriqué, « déniché » meubles et bibelots, qui les a disposés selon une esthétique où le souci de la symétrie tient généralement une large place; ils lui renvoient son image singulière tout en témoignant socialement de son standard de vie. Son foyer, c’est donc pour elle le lot qui lui est dévolu sur terre, l’expression de sa valeur sociale, et de sa plus intime vérité. Parce qu’elle ne fait rien, elle se recherche avidement dans ce qu’elle a. C’est par le travail ménager que la femme réalise l’appropriation de son « nid »; c’est pourquoi, même si elle « se fait aider », elle tient à mettre la main à la pâte; du moins, surveillant, contrôlant, critiquant, elle s’applique à faire siens les résultats obtenus par les serviteurs. De l’administration de sa demeure, elle tire sa justification sociale; sa tâche est aussi de veiller sur l’alimentation, sur les vêtements, d’une manière générale sur l’entretien de la société familiale. Ainsi se réalise-t-elle, elle aussi, comme une activité. Mais c’est, on va le voir, une activité qui ne l’arrache pas à son immanence et qui ne lui permet pas une affirmation singulière d’elle-même. On a hautement vanté la poésie des travaux ménagers. Il est vrai qu’ils mettent la femme aux prises avec la matière, et qu’elle réalise avec les objets une intimité qui est dévoilement d’être et qui par conséquent l’enrichit. Dans A la Recherche de Marie, Madeleine Bourdhouxe décrit le plaisir que prend son héroïne à étendre sur le fourneau la pâte à nettoyer : elle éprouve au bout de ses doigts la liberté et la puissance dont la fonte bien récurée lui renvoie l’image brillante.

P338. (…) J’ai dit que la malédiction qui pèse sur le mariage, c’est que trop souvent les individus s’y rejoignent dans leur faiblesse, non dans leur force, c’est que chacun demande à l’autre au lieu de se plaire à lui donner. C’est un leurre encore plus décevant que de rêver atteindre par l’enfant une plénitude, une chaleur, une valeur qu’on n’a pas su créer soi-même; il n’apporte de joie qu’à la femme capable de vouloir avec désintéressement le bonheur d’un autre, à celle qui sans retour sur soi cherche un dépassement de sa propre existence. Certes, l’enfant est une entreprise à laquelle on peut valablement se destiner; mais pas plus qu’aucune autre elle ne représente de justification toute faite; et il faut qu’elle soit voulue pour elle-même, non pour d’hypothétiques bénéfices. Stekel dit très justement : Les enfants ne sont pas des ersatz de l’amour; ils ne remplacent pas un but de vie brisée; ils ne sont pas du matériel destiné à remplir le vide de notre vie; ils sont une responsabilité et un lourd devoir; ils sont les fleurons les plus généreux de l’amour libre. Ils ne sont ni le jouet des parents, ni l’accomplissement de leur besoin de vivre, ni des succédanés de leurs ambitions insatisfaites. Des enfants : c’est l’obligation de former des êtres heureux.

P.364 (…)  Mais c’est surtout sur le terrain de la coquetterie et de l’amour que chacune voit dans l’autre une ennemie; j’ai signalé cette cette rivalité chez les jeunes filles : elle se perpétue souvent toute la vie. On a vu que l’idéal de l’élégante, de la mondaine, c’est une valorisation absolue; elle souffre de ne jamais sentir une gloire autour de sa tête; il lui est odieux de percevoir le plus mince halo autour d’un autre front; tous les suffrages que recueille une autre, elle les lui vole; et qu’est-ce qu’un absolu qui n’est pas unique? Une amoureuse sincère se contente d’être glorifiée en un coeur, elle n’enviera pas à ses amies leurs succès superficiels; mais elle se sent en danger dans son amour même. Le fait est que le thème de la femme trompée par sa meilleure amie n’est pas seulement un poncif littéraire; plus deux femmes sont amies, plus leur dualité devient dangereuse. La confidente est invitée à voir à travers les yeux de l’amoureuse, à sentir avec son coeur, avec sa chair : elle est attirée par l’amant, fascinée par l’homme qui séduit son amie; elle se croit assez protégée par sa loyauté pour se laisser aller à ses sentiments; elle est agacée aussi de ne jouer qu’un rôle inessentiel : elle est bientôt prête à céder, à s’offrir. Prudentes, beaucoup de femmes dès qu’elles aiment évitent les « amies intimes ». Cette ambivalence ne permet guère aux femmes de se reposer sur leurs sentiments réciproques. L’ombre du mâle pèse toujours lourdement sur elles. Même lorsqu’elles ne parlent pas de lui, on peut lui appliquer le vers de Saint-John Perse : Et le soleil n’est pas nommé, mais sa présence est parmi nous. Ensemble elles se vengent de lui, lui dressent des pièges, le maudissent, l’insultent : mais elles l’attendent.

P.398 (…) Mais, dans l’ensemble, l’attitude de l’hétaïre a des analogies avec celle de l’aventurier; comme celui-ci, elle est souvent à mi-chemin entre le sérieux et l’aventure proprement dite; elle vise des valeurs toutes faites : argent et gloire; mais elle attache au fait de les conquérir autant de prix qu’à leur possession; et, finalement, la valeur suprême à ses yeux, c’est sa réussite subjective. Elle justifie, elle aussi, cet individualisme par un nihilisme plus ou moins systématique, mais vécu avec d’autant plus de conviction qu’elle est hostile aux hommes et voit dans les autres femmes des ennemies. Si elle est assez intelligente pour sentir le besoin d’une justification morale, elle invoquera un nietzschéisme plus ou moins bien assimilé; elle affirmera le droit de l’être d’élite sur le vulgaire. Sa personne lui apparaît comme un trésor dont la simple existence est don : si bien qu’en se consacrant à soi-même elle prétendra servir la collectivité. La destinée de la femme dévouée à l’homme est hantée par l’amour : celle qui exploite le mâle se repose dans le culte qu’elle se rend. Si elle attache tant de prix à sa gloire, ce n’est pas seulement par intérêt économique : elle y cherche l’apothéose de son narcissisme.

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Chapitre XI

LA NARCISSISTE

On a prétendu parois que le narcissisme était l’attitude fondamentale de toute femme; mais à étendre abusivement cette notion on la ruine comme La Rochefoucauld a ruiné celle d’égoïsme. En fait, le narcissisme est un processus d’aliénation bien défini : le moi est posé comme une fin absolue et le sujet se fuit en lui. Beaucoup d’autres attitudes — authentiques ou inauthentiques — se rencontrent chez la femme : nous en avons déjà étudié quelques-unes. Ce qui est vrai, c’est que les circonstances invitent la femme plus que l’homme à se tourner vers soi et à se vouer son amour. Tout amour réclame la dualité d’un sujet et d’un objet. La femme est conduite au narcissisme par deux chemins convergents. Comme sujet, elle se sent frustrée; petite fille, elle a été privée de cet alter ego qu’est pour le garçon un pénis; plus tard, sa sexualité agressive est demeurée insatisfaite. Et ce qui est beaucoup plus important, les activités viriles lui sont défendues. Elle s’occupe, mais elle ne fait rien; à travers ses fonctions d’épouse, mère, ménagère, elle n’est pas reconnue dans sa singularité. La vérité de l’homme est dans les maisons qu’il construit, les forêts qu’il défriche, les malades qu’il guérit : ne pouvant s’accomplir à travers des projets et des buts, la femme s’efforcera de se saisir dans l’immanence de sa personne. Parodiant le mot de Sieyès, Marie Bashkirtseff écrivait : « Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être ? Tout. » C’est parce qu’elles ne sont rien que quantité de femmes limitent farouchement leurs intérêts à leur seul moi, qu’elles l’hypertrophient de manière à le confondre avec Tout.

P.468 (…) mieux que dans les miroirs, c’est dans les yeux admiratifs d’autrui qu’elle aperçoit son double nimbé de gloire. Faute d’un public complaisant, elle ouvre son coeur à un confesseur à un médecin, à un psychanalyste; elle va consulter des chiromanciennes, des voyantes. « Ce n’est pas que j’y croie », disait une apprentie starlet, « mais j’aime tant qu’on me parle de moi! »; elle se raconte à ses amies, dans l’amant, plus avidement qu’aucune autre, elle cherche un témoin, l’amoureuse oublie vite son moi; mais quantité de femmes sont incapables d’un véritable amour, précisément parce qu’elles ne s’oublient jamais. A l’intimité de l’alcôve, elles préfèrent une scène plus vaste. De là l’importance que prend pour elles la vie mondaine : elles ont besoin de regards pour les contempler, d’oreilles pour les écouter; à leur personnage, il faut le plus large public possible.

CONCLUSION

P.560 (…) On a vu qu’en dépit des légendes, aucun destin physiologique n’impose au Mâle et à la Femelle comme tels une éternelle hostilité; même la fameuse mante religieuse ne dévore son mâle que faute d’autres aliments et dans l’intérêt de l’espèce : c’est à celle-ci que du haut en bas de l’échelle animale tous les individus sont subordonnés. D’ailleurs, l’humanité est autre chose qu’une espèce : un devenir historique; elle se définit par la manière dont elle assume la facticité naturelle. En vérité, fût-ce avec la plus mauvaise foi du monde, il est impossible de déceler entre le mâle et la femelle humaine une rivalité d’ordre proprement physiologique. Aussi bien situera-t-on plutôt leur hostilité sur ce terrain intermédiaire entre la biologie et la psychologie qui est celui de la psychanalyse.

P.563 (…) La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des semblables, c’est-à-dire tant que se perpétuera la féminité en tant que telle; des uns et des autres qui est le plus acharné à la maintenir ?

La femme qui s’en affranchit veut néanmoins en conserver les prérogatives; et l’homme réclame qu’alors elle en assume les limitations. « Il est plus facile d’accuser un sexe que d’excuser l’autre », dit Montaigne. Distribuer des blâmes et des satisfecit est vain. En vérité, si le cercle vicieux est ici si difficile à briser, c’est que les deux sexes sont chacun victimes à la fois de l’autre et de soi; entre deux adversaires s’affrontant dans leur pure liberté, un accord pourrait aisément s’établir : d’autant que cette guerre ne profite à personne; mais la complexité de toute cette affaire provient de ce que chaque camp est complice de son ennemi; la femme poursuit un rêve de démission, l’homme un rêve d’aliénation; l’inauthenticité ne paie pas : chacun s’en prend à l’autre du malheur qu’il s’est attiré en cédant aux tentations de la facilité; ce que l’homme et la femme haïssent l’un chez l’autre, c’est l’échec éclatant de sa propre mauvaise foi et de sa propre lâcheté.

Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, volume II, l’expérience vécue. (1949)

Posted in books, txt on July 13th, 2014 by charles

pennac
“Quand j’ai fait remarqué à papa que je n’étais plus un bébé et qu’il ne fallait plus qu’il me parle en italiques, il a répondu : Impossible mon garçon, c’est mon coté anglais.”
Daniel Pennac, journal d’un corps. P.42

Posted in books, txt on July 5th, 2014 by charles

“Tu m’avais rencontré sans raison, sans l’avoir voulu : désormais tu pouvais choisir de te rapprocher de moi ou de fuir, mais tu ne pouvais pas empêcher que je n’existe en face de toi.”
beauvoir
“(…) il faudrait me prouver qu’il y a une primauté de la politique, que l’homme est un animal politique et que son attitude est politique, quoi qu’il pense. Je nie cela. La politique c’est l’art d’agir sur les hommes du dehors; le jour où l’humanité tout entière s’organisera du dedans d’elle-même, il n’y aura plus besoin de politique.”
S. de Beauvoir, Le sang des autres, P.81

Posted in books, txt on May 20th, 2014 by charles

dumas
Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon coeur, et noubliez jamais que, jusqu’au jour où Dieu daignera dévoiler l’avenir à l’homme, toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots:
Attendre et espérer !

A. Dumas, Le comte de Monte-Cristo P.1398

Posted in books, txt on January 26th, 2014 by charles

Qu’est-ce que la mort ? La réponse ne lui apparaissait pas en mots misérables et prétentieux : il la sentait, la possédait au tréfonds de lui. La mort était un si profond bonheur qu’on ne la mesurait que dans des instants privilégiés comme celui-ci. Elle était le retour au foyer après une course sans but semée de peines infinies, la correction d’une lourde faute, la libération des chaînes et des entraves les plus répugnantes, la réparation d’un lamentable accident.
La fin, la décomposition ? Trois fois digne de pitié celui qui ressentait comme des menaces ces notions creuses ! Qu’est-ce donc qui finirait et se dissoudrait ? Ce corps, le sien. Cette personnalité, cette individualité, cet obstacle pesant, rétif, cette erreur haïssable, qui l’empêchait d’être différent et meilleur.
Tout dans cet homme n’était-il pas une erreur et une faute ? Ne se trouvait-il pas entraîné dans un tourbillon de douleurs dès le jour de sa naissance ? Une prison, une prison ! Limites et chaînes de toute part. A travers les fenêtres grillagées de sont individualité, l’homme fixe un regard désespéré sur les enceintes concentriques des circonstance extérieures, jusqu’au jour où la mort vient le rendre à sa patrie, à la liberté.
L’individu ? Hélas ! Tout ce que l’on est, tout ce que l’on sait, tout ce que l’on a semble pauvre, terne, insuffisant et ennuyeux. Mais ce qu’on est pas, ce qu’on se sait pas et ne possède pas, voilà ce qui nous inspire cette aspiration jalouse qui devient de l’amour, de peur de devenir de la haine.
Buddenbrook“Je porte en moi le germe, le début, la possibilité de toutes les facultés et de toutes les activités du monde. Où pourrais-je être si ne n’étais-ici ? Qui , quoi, comment pourrais-je être si je n’étais moi-même, si cette apparence qui est la mienne ne m’enfermait et ne me séparait ma conscience de toutes les consciences des autres hommes ? L’organisme ? Eruption aveugle, irréfléchie, malencontreuse, du vouloir impétueux. Il vaut mieux, il est plus juste que ce vouloir règne librement dans la nuit, hors du temps et de l’espace, plutôt que de languir dans un cachot pauvrement éclairé par la flamme tremblante et vacillante de l’intelligence.
“J’espérais me survivre dans mon fils : dans une personnalité plus inquiète encore , plus débile, plus falote que la mienne. Folie puéril, égarement. Qu’ai-je besoin d’un fils ? Où serais-je après ma mort ? Mais c’est d’une clarté si éblouissante, d’une simplicité si lumineuse ! Je survivrai en tous ceux qui ont jamais dit, qui disent ou qui diront je, mais surtout en tout ceux qui le diront avec plus de plénitude, de vigueur et de joie.
“Quelque part grandit un enfant bien doué, accompli, capable de développer toutes ses facultés, un enfant qui a poussé droit, sans tristesse, pur, cruel et gai, un de ces humains dont le seul aspect augmente le bonheur des heureux et pousse au désespoir les malheureux. Celui-là, c’est mon fils. Ca sera moi, bientôt – bientôt – dès que la mort m’aura délivré de cette misérable illusion que je ne suis pas lui autant que je suis moi.
“Ai-je jamais haï la vie, cette vie pure, cruelle et forte ? Folie et malentendu ! Je n’ai haï que moi-même, de ne pas savoir la supporter. Mais je vous aime, je vous aime tous, vous, les heureux, et bientôt je cesserai d’être exclu de votre communion par une étroite prison, bientôt ce qui vous aime en moi, mon amour pour vous, sera libéré et ira vivre auprès de vous, en vous, en vous tous.”

Thomas Mann, Les Buddenbrook, p.661

 

Posted in books, txt on October 14th, 2013 by charles

Ainsi passent des moments, de véridiques moments de temps sans espace, de connaissance totale, où je m’effondre sous la voûte du rêve libéré du soi.

Henry Miller, Tropique du Capricorne, p. 147

Posted in books, txt on October 10th, 2013 by charles

Ce que j’avais commencé au milieu du pont de Brooklyn, c’était ce qu’inlassablement j’avais commencé et recommencé autrefois, quand je me rendais à la boutique de mon père : une représentation , qui se répétait jour après jour, comme une transe. En un mot ce que j’avais commencé c’était un livre – le même livre toujours. Un livre d’heures, le livre de l’ennui et de la monotonie de ma vie, au coeur d’une activité de bête fauve. Durant des années, je n’avais pas pensé une seule fois à ce livre que j’écrivais pourtant chaque jour, de Delancey Street à Murray Hill. Mais en traversant le pont, le soleil couchant, les gratte-ciel luisant doucement comme des cadavres phosphorescents, les souvenirs sertis dans ce paysage… les souvenirs… Je me revois passant sur le pont pour me rendre à mon travail, qui était la mort, et le franchissant à rebours encore, pour regagner un foyer qui était une morgue, me récitant Faust par coeur tout en regardant en bas, crachant sur le cimetière du haut du métro aérien, et le même employé sur la plate-forme tous les matins, une espèce de crétin, et les autres crétins le nez dans leur journaux, de nouveaux gratte-ciel en construction, tombeaux tout neuf où travailler et mourir, les bateaux défilant en contrebas “Fall River Line”, “Albany Day Line”, pourquoi diable vais-je travailler ? Que ferai-je ce soir ? La connasse qui est assise à coté de moi, comment arriver à lui fourrer la main dans la chaleur de ses cuisses ? prendre le large et devenir cow-boy, tenter l’Alaska, les mines d’or, partir, tourner le dos, ne plus revenir en arrière, sauter dans la rivière, en finir, s’enfoncer plus bas, plus bas, comme un tire-bouchon, tête et épaule dans la boue, jambes libres, poissons qui viendront mordre, et demain vie nouvelle, où, n’importe où, à quoi bon recommencer la même chose toujours et partout ? la mort , la mort est la seule solution, mais ne pas mourir encore, répit d’un jour, on ne sait jamais, coup de chance, visage nouveau, nouvel ami, million de chances, trop jeune encore, coup de cafard, tu ne sais pas ce que tu veux et tout le monde s’en fout de toute façon, et ainsi de suite sur le pont, dans la cage de verre, glués les uns aux autres, asticots, fourmis, sortant et rampant d’un arbre mort, et leurs pensées rampant de même… Peut-être le fait de se trouver très haut entre deux rives, suspendu au-dessus du trafic, au-dessus de la vie et de la mort, avec de part et d’autre ces mausolées géants flamboyant dans la lumière du soleil couchant tandis que la rivière coule sans souci, coule comme le temps même, peut-être chaque fois qu’il m’arrivait de passer là-haut, quelque chose se mettait-il à me haler, me pressant d’en finir et de me faire connaître au monde; toujours est-il que chaque fois qu’il m’arrivait de passer là-haut j’étais véritablement seul, et chaque fois le livre s’écrivait-il de lui même, hurlant les choses dont je ne soufflais mot, les pensées que je ne formulais jamais, les entretiens que je n’avais jamais eu, les espoirs, les rêves, les illusions que je ne voulais jamais avouer. Si c’était cela le véritable soi, quelle merveille ! Qui plus est, il ne me semblait jamais changer, ce livre, il reprenait au point où on en était rester pour continuer selon la même veine, que j’avais découverte quand je n’était encore qu’un enfant, le jour où j’étais descendu dans la rue tout seul pour la première fois, et là, pris et gelé dans la glace sale du caniveau, gisait un chat crevé – la première fois où j’avais vu et regardé la mort, où je l’avais comprise. A dater de ce jour je sus ce qu’étais la solitude : tout objet, toute chose vivante, toute chose morte mène sa vie à soi.
Henry Miller, Tropique du Capricorne. p 64

Le rêve de Thomas

Posted in txt on October 4th, 2013 by charles

Elle était à demi nue, vêtue seulement d’un slip; elle était couchée sur le coté et s’appuyait sur le coude. Elle le regardait en souriant , comme si elle savait qu’il allait venir.
Il s’approcha. Un immense bonheur se répandait en lui parce qu’il l’avait enfin trouvée et qu’il pouvait être avec elle. Il s’assit à coté d’elle, il lui dit quelques mots, et elle lui dit quelque mots à son tour. Elle irradiait le calme. Les mouvements de sa main étaient lents et souples. Toute sa vie, il avait eu le désir de ces gestes paisibles. C’était le calme féminin qui lui avait manqué toute sa vie.
Mais en ce moment il glissa du sommeil à la demi-conscience. Il était dans ce no man’s land où l’on ne dort plus et où l’on est pas encore à l’état de veille. Il était désespéré de voir disparaître cette femme et il se disait: Grand Dieu! Il ne faut pas que je la perde! Il tentait par toutes ses forces de se rappeler où il l’avait rencontrée, ce qu’il avait vécu avec elle. Comment pouvait-il ne pas s’en souvenir puisqu’il la connaissait si bien? Il se promit de lui téléphoner à la première heure. Mais aussitôt, il frémit à l’idée qu’il ne pourrait pas lui téléphoner car il ne se souvenait pas de son nom. Comment avait-il pu oublié le nom de quelqu’un qu’il connaissait si bien? Ensuite, presque complètement réveillé, les yeux ouverts, il se dit: où suis-je? oui je suis à Prague, mais cette femme est-elle de Prague? est-ce que je ne l’ai pas rencontrée ailleurs? je l’ai peut-être rencontré en Suisse? Il lui fallut un moment pour comprendre qu’il ne connaissait pas cette femme, qu’elle n’était ni de Zurich ni de Prague, que cette femme était du rêve et de nulle part ailleurs.
(…) Il se disait que que la jeune femme de son rêve ne ressemblait à aucune des femmes qu’il avait connues dans sa vie. Cette jeune femme qui lui avait paru si familière lui était en fait totalement inconnue. Mais c’était elle qu’il avait toujours désirée. S’il trouvait un jour son paradis personnel, à supposer que ce paradis existât, il devrait y vivre à coté de cette femme. La jeune femme de son rêve c’était l’ess muss sein! de son amour.
Il se souvint du banquet de Platon: autrefois, les humains étaient hermaphrodites et Dieu les a séparés en deux moitiés qui errent depuis lors à travers le monde et se cherchent. L’amour, c’est le désir de cette moitié perdue de nous-même.
Milan Kundera – L’insoutenable légèrté de l’être. p. 343

Posted in txt on September 24th, 2013 by charles

Supposons qu’il y ait dans l’univers une planète où l’on viendrait au monde une deuxième fois. En même temps, on se souviendrait parfaitement de la vie passée sur la Terre, de toute l’existence acquise ici-bas. Et il existe peut-être une autre planète où chacun verrait le jour une troisième fois avec l’expérience de deux vie déjà vécues. Et peut-être il y a-t-il encore d’autres planètes où l’espèce humaine va renaître en s’élevant chaque fois d’un degré (d’une vie) sur l’échelle de la maturité.
(…) Nous autres, sur la Terre (sur la planète numéro un, sur la planète de l’inexpérience), nous ne pouvons évidemment nous faire qu’une idée très vague de ce qu’il adviendrait de l’homme sur les autres planètes. Serait-il plus sage ? La maturité est-elle seulement à sa portée ? Peut-il y accéder par la répétition ?
Ce n’est que dans la perspective de cette utopie que les notions de pessimisme et d’optimisme ont un sens : l’optimiste, c’est celui qui se figure que l’histoire humaine sera moins sanglante sur la planète numéro cinq. Le pessimiste, c’est celui qui ne le croit pas.

Milan Kundera – L’insoutenable légèreté de l’être. Chap.16

Posted in txt on September 24th, 2013 by charles

La définition d’une existence heureuse serait : une existence qui serait, considérée de manière purement objective – ou (parce qu’il y va ici d’un jugement subjectif) après froide et mûre réflexion -, résolument préférable au non-être. Il s’ensuit du concept d’une telle existence que nous y serions attachés à cause d’elle-même, et non pas seulement par peur de la mort; et de là, à son tour, il s’ensuit que nous voudrions la voir durer éternellement. La vie humaine correspond-elle, ou peut-elle correspondre d’une telle existence? Voilà une question à laquelle ma philosophie, comme on sait, répond par la négative.

Arthur Schopenhauer – L’art d’être heureux, règle de vie n° 49

Posted in Contributors links, txt on July 30th, 2013 by charles

strangerEnfants déjà, et ne manquant de rien, j’avais envie de la mort: j’avais envie de capituler n’ayant aucun sens de la lutte. J’avais la conviction que de poursuivre une existence que je n’avais pas sollicitée, n’apporterait ni preuve ni substance, n’ajouterait ni n’ôterait rien. Tous ceux qui étaient autours de moi n’étaient que des ratés, sinon des grotesques. Notamment ceux qui avaient réussi. Ceux-là, je les trouvais ennuyeux à pleurer.
Henry Miller, Tropique du Capricorne, P1

Posted in books, txt on June 30th, 2013 by charles

miller
La nuit, les gens, avec leur solitude, leurs rêves d’amour ou de manque d’amour, s’en vont toujours chercher le bord de l’eau. La fluidité mouvante de l’eau apaise l’esprit de l’homme affolé de souffrance. Le courant, doucement, emporte et dilue les pensées; le corps soulagé, trouve paix. L’eau est la grande amie de l’esprit, la grande consolatrice, grande pacificatrice. Elle passe, éternité mouvante. Jetez-lui un bâton, le grand giron l’accueille et l’entraîne. Un corps – il descendra jusqu’à la mer. Vos peines, vos douleurs, vos tourments – tout s’en va avec elle; c’est la grande redresseuse. Sans effort: il lui suffit de couler, couler toujours. Le fleuve ne dit jamais non à l’homme. Tout lui est bon, impartialement, sereinement. Il va son chemin, passe, rien ne l’arrête. Oui dit-il, et oui encore, oui…
Henry Miller, le monde du sexe p.159
le rhône

Posted in txt, Uncategorized on June 10th, 2013 by charles

(…) O temps, suspend ton vol…. « Anagké sténai », « il faut s’arrêter ». Tout ce qui freine ou stoppe le cours des choses est bon à prendre. Tout ce qui met en échec, même un instant, le dispositif, est source de grand soulagement. Houellebecq dit aussi ce genre de choses à propos des pannes, des incidents techniques, des coupures de courant qui font si souvent la joie des enfants, puis celle, plus retenue, des adultes. Un réseau de transmission qui ne transmet plus, un système d’information qui n’informe plus, un centre informatique qui bugue, « une fois donc l’inconvénient admis, c’est plutôt une joie secrète qui se manifeste chez les usagers ; comme si le destin leur donnait l’occasion de prendre une revanche sournoise sur la technologie. »[4] Le salut a toujours été une affaire de suspension. L’attente de Dieu n’est rien moins qu’une attention à Dieu. Et partant de là, une attention aux choses, aux autres, et même à soi – mais à un soi « détaché », à un soi « respirant », à un soi capable de recevoir la lumière, de se nourrir de lumière.

Les paradoxes de l’attention

Il faut donc suspendre en soi tout le pouvoir dont on dispose – se désemplir de ces jugements qui font notre vanité et de ces possibilités d’action qui constituent notre petite gloire mondaine, afin de créer un vide par lequel la grâce pourra pénétrer en nous. L’opération est difficile car notre être ne supporte pas le vide. C’est même dans sa nature de faire du mal quand le vide le menace. Le mal, c’est ce qui me vide et ce qui me donne envie de vider les autres. Le pire, c’est que ça marche, car lorsqu’on a fait du mal, « on s’est accru, on est étendu, on a comblé un vide en soi en le créant chez autrui », le tout selon un système de compensation certes imaginaire au vu de la grâce mais fort bien senti au vu de la pesanteur.

(…) Ce qui nous irrite dans cette méthode, enfin, ceux qui parmi nous croient à la suprématie de la volonté et de l’action, est qu’elle semble nous forcer à la passivité. Une passivité effectivement inspirée du taoïsme et des philosophies indiennes et qui constituent de manière hétérodoxe, que d’aucuns diront hérétiques, le christianisme de Simone Weil. La seule action acceptable et légitime, c’est en effet l’action non agissante, l’action impersonnelle qui n’obéit à aucune subjectivité ni à aucune volonté, qui laisse agir plutôt qu’elle n’agit elle-même. « Quoi de plus sot que de raidir des muscles et serrer les mâchoires à propos de vertu, de poésie ou de la solution d’un problème ? », écrit malicieusement Simone Weil. La force volontaire ou la volonté forcée sont si mauvaises conseillères ! D’autant plus que l’on peut toujours piteusement échouer dans son action, sinon se révéler plus velléitaire que volontaire. Ainsi du reniement de saint Pierre dont le vrai péché n’a pas consisté à avoir renié le Christ mais plutôt à lui avoir soutenu que lui, ce sacré Pierre, il ne le ferait jamais ! La faute de Pierre, et de tous les hommes avec lui, ce n’est pas leur lâcheté, c’est leur arrogance. « Dire au Christ : je te resterai fidèle, c’est déjà le renier, car c’était supposer en soi et non dans la grâce la source de la fidélité. » Il n’y a que les pharisiens qui sont fiers de leurs vertus, qui font de leurs vertus leurs mérites et leurs mérites leurs forces. Passe encore de se croire le plus beau ou le plus intelligent, mais celui qui se croit le meilleur dans la bonté et la volonté est celui que, comme le dit Chesterton, le Christ ne peut lui-même s’empêcher de gifler. C’est pourquoi il ne faut jamais craindre le mal qui nous rabaisse, c’est-à-dire qui nous vexe, car dans notre dépit, notre rage ou notre peine, nous sommes révélés à nous-mêmes, nous voyons enfin ce que nous valons. A nous d’être à la hauteur de notre rabaissement, à nous de remercier celui qui nous l’a infligé car ce faisant « il a révélé notre vrai niveau » de preux minable qui tentera désormais de l’être moins. Par ailleurs, il convient aussi de sauver l’âme de celui qui vient de nous faire du mal. Si quelqu’un m’a fait du mal, il faut que je désire que ce mal ne me dégrade pas, afin qu’en me faisant moins mal que prévu, la responsabilité de celui qui me l’a infligé en soit diminuée. Ainsi, je nous sauve tous les deux. Ainsi, je crée de l’amour grâce à la haine. Pas facile.

Il est vrai que l’attention ne va pas de soi. Etre trop attentif, c’est déjà ne plus l’être pour de bon. Apprendre à faire attention, c’est paradoxalement, apprendre à ne pas trop se concentrer sur la chose qui retient notre attention. Comme le dit Joël Janiaud dans son article sur « Simone Weil et l’attention », « être attentif, ce n’est pas focaliser de manière forcée la perception. Pour apprendre à faire attention, il est bon de « s’exercer à ne pas faire attention ». Apprentissage paradoxal : l’exercice porte sur le fait même d’éviter l’opération. Autrement dit, la volonté ne peut pas diriger l’attention trop directement, sous peine de la dénaturer. Il doit donc demeurer, dans l’attention authentique, une sorte de passivité, de lâcher-prise », j’oserais rajouter, de détente. L’attention est une détente de l’être. A l’accablante triade « volonté, action, force », on substitue la triade « détente, détachement, disponibilité ». Outre le fait éprouvé que c’est lorsqu’on se détend le plus qu’on bande le mieux, il y a cette part de mystère dans l’attention qui fait que pour qu’elle soit la plus pure possible elle doit surtout s’atteler à ne pas l’être. Il s’agit donc toujours de « reculer devant l’objet qu’on poursuit. Seul ce qui est indirect est efficace. On ne fait rien si l’on n’a d’abord reculé. » C’est par ce recul que l’on pourra bientôt s’élever jusqu’au bien.

Pierre Cormary (Simone Weil, la déflagratrice)

 

Posted in books, txt on May 26th, 2013 by charles

(…) pour elle ça serait le pire moment pour qu’il la laisse tomber. Elle dira tout ce qu’il faut dire, pensa-t-il, même si le dialogue tourne au roman photo, pour que ça continue, parce qu’elle souffre encore, au bout de tous ces mois du choc (de sa dernière liaison où elle fut trahie, abandonnée). Ce n’est pas de la tromperie de sa part de tenir ce discours… c’est la façon dont nous adoptons, d’instinct, une stratégie.
Mais un jour viendra, pensa Axler, où les circonstances la placeront en position de force pour mettre un terme à la situation, alors je me retrouverai en position de faiblesse pour n’avoir pas eu la fermeté de rompre maintenant. Et quand elle sera forte et que je serai faible, le coup qui me sera porté sera insurmontable.
Il était persuadé qu’il voyait clair dans leur avenir, et pourtant il ne pouvait rien faire pour changer les perspectives. Il était trop heureux pour opérer le moindre changement.

P. Roth, Le rabaissement P71

L’angoisse du perchman avant la prise

Posted in txt, Uncategorized on December 16th, 2012 by charles

Il y a des jours où d’une seconde à l’autre, comme ça, je prends soudain totalement conscience que je suis en train de vivre au milieu de nulle part, que les choses qui m’entourent sont des leurres, et qu’il n’y a qu’une seule chose de sûr: le temps divise ma pensée tandis qu’elle se dirige droit vers ce que j’imagine être un trou noir. C’est donc arrivé un jeudi à 9 heure, j’étais sur le tournage d’un type. Je ne connaissais pas le scénario, je ne connaissais personne. On m’envoya chercher des trucs dans des appartements d’inconnus, en banlieue où je n’étais jamais venu. Je devais suivre une voiture qui m’indiquait le chemin, j’étais seul. Je tournais à droite, puis à gauche, longtemps. La lumière était aveuglante. J’attendais une autre personne sur un parking, je l’a ramenais sur le lieu du tournage. J’attendais des heures avant la prise, la perche à la main. J’attendais qu’un nuage se barre, ou qu’un autre arrive, que le soleil tourne, qu’un avion disparaisse, que le chien se taise. Avec mon casque sur les oreilles j’écoutais ce que les gens disaient, blablabli, blablabla… aucun rapport avec leur image contre ma rétine. Je les espionnais, je les observais, je les scrutais pour comprendre ce qui se passait. Mais je me cachais, peur d’être surpris, je renvoyais des sourires, je parlais à des inconnus : « – Salut, ca va ? – Ca va, c’est toi le perchman ? – ben oui… – et toi tu joues ? – oui… » Et voilà, peut-être que personne ne savait ce qu’il foutait là, ni se posaient la question. Au début je me le cachais comme tout le monde, mais il ne fallait pas bien longtemps pour se rendre à l’évidence que tout le monde se faisait chier, royalement chier, j’étais dans le ventre du problème. Je le sentais bien, ça oui et dès le début, avant même d’y aller, mais je laissais encore de l’espoir au doute, un espoir quelqu’il soit. Après, c’est la première nécessité qui revient au grand galop, quand c’est qu’on bouffe, qu’est-ce qu’il y aura à bouffer, merde y’a que des baguettes et du jambon, tiens je vois un pack d’Heineken qui me ferait bien vite oublier mon angoisse… Je m’en enverrai bien une voir toutes… Puis je ne perds pas espoir, je cherche parmis l’assistance un acolyte du regard, mes yeux sont pleins de reproches et je cherche en vain un ami de dernière minute pour foutre en l’air toute cette comédie, un pied d’estale pour justifier ma colère, une oreille intelligente pour confier l’horrible culpabilité qui m’envahit, tandis que chacun s’affaire de son coté. La seul relache finalement reste le moment où j’entends, moteur… là, il se passe quelque chose de magique, enfin pas tout le temps, c’est pour ça d’ailleurs que je suis parti, parce je ne voulais plus être là quand ce que la caméra allait enregistrer sonnerait plus faux que faux, du néant sur pellicule, prêt à vous manger le cerveau à la première projection.

Posted in txt, Uncategorized on May 23rd, 2012 by charles

“ Quand un homme mord violemment une femme, elle doit le lui rendre furieusement avec deux fois autant de force. Et si elle est très surexcitée, elle entamera immédiatement une querelle d’amour. En même temps elle saisira son amant par les cheveux, lui fera courber la tête, baisera sa lèvre inférieure, et alors, enragée d’amour, fermant les yeux, elle le mordra en divers endroits. Même le jour et dans un lieu fréquenté, si son amant lui montre quelque marque qu’elle peut avoir imprimée sur son corps, elle sourira à cette vue, et, tournant son visage comme si elle allait l’invectiver, elle lui montrera d’un air irrité, sur son propre corps, les marques que lui-même a pu y faire. Ainsi donc, si hommes et femmes agissent au gré les uns des autres, leur amour mutuel ne subira aucune diminution, fût-ce pendant un siècle. ”

Posted in txt, Uncategorized on February 3rd, 2010 by


Expérience de Rosenthal

Rosenthal a découvert l’effet Pygmalion en réalisant l’expérience suivante :

  • Après avoir constitué deux échantillons de rats totalement au hasard, il informe un groupe de six étudiants que le groupe n° 1 comprend 6 rats sélectionnés d’une manière extrêmement sévère. On doit donc s’attendre à des résultats exceptionnels de la part de ces animaux.
  • Il signale ensuite à six autres étudiants que le groupe des 6 rats n° 2 n’a rien d’exceptionnel et que, pour des causes génétiques, il est fort probable que ces rats auront du mal à trouver leur chemin dans le labyrinthe. Les résultats confirment très largement les prédictions fantaisistes effectuées par Rosenthal : certains rats du groupe n° 2 ne quittent même pas la ligne de départ.

Après analyse, il s’avère que les étudiants qui croyaient que leurs rats étaient particulièrement intelligents, leur ont manifesté de la sympathie, de la chaleur, de l’amitié ; inversement, les étudiants qui croyaient que leurs rats étaient stupides ne les ont pas entourés d’autant d’affection.

L’expérience est ensuite tentée avec des enfants, à Oak School, aux États-Unis, par Rosenthal et Jacobson, mais en jouant uniquement sur les attentes favorables des maîtres.

Dorénavant, Rosenthal sait qu’il peut jouer avec le discours, avec le semblant. Il choisit, pour son expérience, un quartier pauvre, délaissé de la politique et où habitent un nombre important de familles immigrées vivant dans des conditions très difficiles (milieu socio-économique défavorisé). Il se présente dans une école de ce quartier avec une fausse carte de visite et explique qu’il dirige une vaste étude à Harvard financée par la NCF. Cette étude porte sur l’éclosion tardive des élèves (simple test de QI). Par la suite, il pourra recommencer son test sur les mêmes élèves et voir s’ils auront le même résultat ou non. Toute cette expérience se fait dans un contexte dans lequel l’intelligence a un caractère inné.

Rosenthal fait passer le test à l’ensemble des élèves et, ensuite, s’arrange pour que les enseignants prennent connaissance des résultats, croyant qu’il s’agit d’une erreur de transmission de courrier. Les résultats ne sont pas les résultats réels du test de QI, mais comportent des notes distribuées aléatoirement. 20% des élèves se sont vu attribuer un résultat surévalué. A la fin de l’année, Rosenthal fait repasser le test de QI aux élèves.

Résultat : une année après le premier test, les 20% se sont comportés comme les « super-souris » ; ils ont augmenté de façon significative leurs résultats, non seulement au test d’intelligence, mais, également, leurs résultats scolaires. Les enseignants ont porté un autre regard sur ces élèves. Le hasard a créé un nouveau type d’élèves grâce au regard qu’ont eu les enseignants sur ces élèves suite aux résultats du test. Les enseignants vont donner une consistance à la catégorie attribuée par le test. Ces résultats sont à nuancer. On voit qu’après la deuxième année, les élèves plus jeunes perdent ce résultat alors que les élèves plus âgés le conservent.