Posted in books, txt on April 19th, 2020 by charles

(Ici aussi se confirme ce que l’expérience m’a sans cesse enseigné, contre la nature originelle de ma pensée : que le corps est moins corruptible que l’esprit. L’esprit, c’est un charmant théâtre d’illusions que nous créons à notre usage, il est tissé de belles paroles apaisantes, qui nous font croire à une familiarité infaillible avec ce que nous sommes, une connaissance proche et intime qui nous évite d’être surpris par nous-mêmes. Comme ce serait ennuyeux, pourtant, de vivre dans une certitude de soi aussi facile !)

Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, p.232

Posted in books, txt on April 11th, 2020 by charles

C’est à cela qu’il songeait encore en se glissant voluptueusement dans les draps frais de son lit. Dans la chambre ronronnait imperceptiblement l’appareil à air conditionné, et dans l’ouverture des rideaux l’énorme enseigne au néon du Sahara embrazait le ciel nocturne. Depuis deux jours, il avait remporté trois victoires consécutives, fais chaque matin de l’exercice dans le gymnase désert est parcouru une douzaine de longueurs dans l’immense piscine, taté des différents menus de l’hôtel et joué au vingt-et-un sur les tables du casino. Enfin il commençait à se sentir en paix avec lui-même. Tout ce temps qu’il venait de passer à travailler comme un forcené pour Mayhew, à courir  la campagne pour acheter des patchworks, des bonnes femmes en acier chromé et des panneaux de bois sculptées, à s’échiner dans la boutique, à peindre les murs, à tirer des fils électriques, à décoller le lino et à faire le ménage, tout cela était bel et bien révolu. Et révolu aussi les incertitudes angoissante de la cinquantaine, les faux problèmes que posent le sexe, le fric et les passions. Son monde à lui, son véritable univers, c’était cette chambre, cette salle de bal et ce casino douze étages plus bas, ce dédale d’interminables galeries de miroir bordées de somptueuses boutiques inaccessibles au commun des mortels. Depuis son arrivée, il n’avait pas mis les pieds dehors et ne ressentait pas la moindre envie de le faire. Cette hôtel ressemblait à une fourmilière, un vaisseau spatial, à une citadelle, elle lui offrait tout ce qui pouvait suffire à son bonheur. Ce retranchement d’une semaine à l’écart du monde lui faisait l’effet d’une retraite spirituelle dans un monastère. À 4h du matin, apaisé par le contact des draps frais sur sa peau, l’épaule à peine endolori par les efforts déployés pour mouvoir sa splendide Balabushka, il se laissait envahir par une subtil extase qu’il avait bien connu dans sa vie de flambeur : le sentiment de vivre une existence unique, à mi-chemin entre les frontières du réel est le rêve, là où les billes étincelantes virevoltent sur un éclatant rectangle vert et où l’adresse n’atteint son apothéose que sous la clarté enfumer des projecteurs. Oui, l’expérience qui lisait était bel et bien celle d’un moine, d’un somnambule éveillé.

Walter Tevis, La Couleur de l’argent, p.316

Posted in books, txt, Uncategorized on April 2nd, 2020 by charles

Il est bien plus instructif, si l’examen de votre propre arrêt de mort vous intéresse, d’aller au cinéma que de lire ou de suivre des conférences politiques. La lecture des images ne demande pratiquement aucun entraînement. Quand vous aurez acquis cette faculté, ce genre de distraction vous paraîtra inestimable. Comment interpréter l’irréel ? – C’est à cela que la chose se réduit. Et c’est la plus haute tâche métaphysique qui ai été jamais proposé un public avachie est dépourvu de sens critique. Sur le plan de la vie même, le gain est nul. Il faut aller au cinéma pour l’amour du cinéma, ou y renoncer entièrement. Vérités discernées, rêves concrétisés, instincts éveillés – tout cela ne vous mènera à rien. On tombe d’un univers fantomatique dans un autre, d’un rêve dans l’autre – l’autre étant toujours le même. C’est, si vous voulez, comme si la conscience s’éveillait pendant la phase embryonnaire, et retombait aussitôt, tué par le désespoir et la vanité. Le Christ lui-même, s’il sortait du cinéma Normandie à New York, au coin de Park Avenue et de la 53e rue, ne pourrait absolument rien changer au tableau, même s’il disposait de pouvoirs cent fois plus miraculeux que ceux que lui attribuaient ses disciples. Sans trop savoir pourquoi, quand on sort d’un cinéma comme ce Normandie – ou, mieux encore, du Grauman’s Chinese Theatre à Hollywood – on comprend, pour la première fois, que le Christ fut vraiment crucifié, qu’il ressuscita à d’entre les morts et monta aux cieux. « L’homme, créature de douleur, qui connaît l’affliction » – ce sont les mots de l’international Bible Machine Corporation, Park Avenue, New York. Oui on le comprend, tout au fond des entrailles. On comprend que la vie du Christ ne fut pas seulement tragique et symbolique, mais absolument stérile. (S’il en était autrement, on ne sortirait pas des salles de cinéma avec cette tête d’enterrement et cet air accablé !) Mais on comprend également ceci : que tous les hommes seront crucifiés vif, jusqu’au dernier, et non pas une seule fois comme le Christ, mais un million de fois. On comprend qu’il importe peu que l’on ait lancé des bombes ou reçu le prix Nobel pour avoir aidé et encouragé la sainte cause de la paix. On a le sentiment délirant d’être foutu. Et ce délire est encore décuplé si l’on songe que l’on est soi-même payé en bon (ou mauvais) argent pour aller se contempler dans la peau d’un homme sur le point d’être foutu. On aura jamais, au grand jamais, la chance de se voir sous la figure de cet ange que l’on voudrait bien être. On deviendra peut-être un héros, ou lauréat du prix Guggenheim, ou peut-être même président – ce qu’à Dieu ne plaise ! – Mais on ne pourra jamais sortir de ce piège à rats. Les issues sont verrouillées, les portes condamnées. Le meilleur film de l’année pourrait être tout aussi bien le pire. Récompenses et condamnations n’y font rien. Rien n’y peut rien. On ne peut rejeter le blâme sur personne, absolument personne; pas plus qu’on ne peut louer critiquer ou condamner quiconque. Au comble de l’exaspération, on peut briser le miroir, mais cela ne changera rien à la face des choses, et on le sait.

Henri Miller, Dimanche après la la guerre

Posted in books, txt, Uncategorized on February 23rd, 2015 by charles

littell« Voyez-vous, il y a à mon sens trois attitudes possibles devant cette vie absurde. D’abord l’attitude de la masse, hoï polloï, qui refuse simplement de voir que la vie est une blague. Ceux-là n’en rient pas, mais travaillent, accumulent, mastiquent, défèquent, forniquent, se reproduisent, vieillissent et meurent comme des boeufs attelés à la charrue, idiots comme ils ont vécu. C’est la grande majorité. Ensuite, il y a ceux, comme moi, qui savent que la vie est une blague et qui ont le courage d’en rire, à la manière des taoïstes ou de votre Juif. Enfin, il y a ceux, et c’est si mon diagnostic est exact, votre cas, qui savent que la vie est une blague, mais qui en souffrent. C’est comme votre Lermontov, que j’ai enfin lu : Jizn takaïa poustaïa i gloupaïa choutka, écrit-il. » Je connaissais maintenant assez de russe pour comprendre et compléter : « il aurait dû ajouter : i groubaïa, “la vie est une blague vide et idiote et sale”. » — « Il l’a certainement pensé. Mais ç’aurait ruiné la scansion. » — « Ceux qui ont cette attitude savent pourtant que la précédente existe », dis-je. — « Oui, mais ils ne parviennent pas à l’assumer. »

Jonathan Littell, Les Bienveillantes,  P. 421

Posted in books, txt on January 9th, 2015 by charles

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Posted in books, txt on November 28th, 2014 by charles

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Nashe n’avait aucun projet particulier. Tout au plus envisageait-il de se laisser flotter pendant un certain temps, de voyager d’un endroit à l’autre et de voir ce qui arriverait. Il pensait qu’au bout de quelques mois il en aurait assez et qu’il s’appliquerait alors à décider ce qu’il devait faire. Mais deux mois s’écoulèrent, et il n’était toujours pas disposé à s’arrêter. Il s’était épris peu à peu de cette nouvelle vie de liberté et d’irresponsabilité, et, dès lors il n’y avait plus de raisons d’en changer.

La vitesse était la clef, la joie de foncer en avant à travers l’espace, assis dans sa voiture. C’était devenu le bien suprême, une faim qu’il fallait assouvir à tout prix. Rien autour de lui ne durait plus d’un instant et, chaque instant succédant à un autre, lui seul semblait continuer d’exister. II était un point fixe dans un tourbillon de variables, un corps immobile en parfait équilibre, au travers duquel le monde se précipitait et disparaissait. La voiture était devenue un sanctuaire inviolable, un refuge où rien ne pouvait plus le blesser. Aussi longtemps qu’il roulait, nul fardeau ne pesait sur lui, il ne se sentait plus encombré de la moindre particule de sa vie antérieure. Non que certains souvenirs ne surgissent en lui, mais ils ne paraissaient plus chargés de ses vieilles angoisses. Peut-être la musique y était-elle pour quelque chose, les enregistrements de Bach, de Mozart et de Verdi qu’ il écoutait interminablement lorsqu’il se trouvait au volant, comme si les sons avaient en quelque sorte émané de lui pour imprégner le paysage, transformant le monde visible en un reflet de ses propres pensées. Au bout de trois ou quatre mois, il lui suffisait de s’asseoir dans sa voiture pour se sentir libéré de son corps, sachant qu’aussitôt qu’il aurait posé le pied sur l’accélérateur et commencé à rouler la musique l’emporterait dans un royaume d’apesanteur.

P. Auster, La musique du hasard, P.25

Posted in bashert, books, txt on November 24th, 2014 by charles

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LE DEUXIEME SEXE
L’expérience vécue (vol.2)
Extraits

Chapître I

ENFANCE

On ne nait pas femme : on le devient (…) Cette crise se produit à un âge encore tendre; le garçon n’atteint l’adolescence que vers 15 ou 16 ans; c’est de 13 à 14 ans que la fillette se change en femme. Mais ce n’est pas de là que vient l’essentielle différence de leur expérience; elle ne réside pas non plus dans les manifestations physiologiques qui lui donnent dans le cas de la jeune fille son affreux éclat : la puberté prend dans les deux sexes une signification radicalement autre parce que ce n’est pas un même avenir qu’elle leur annonce. Certes, les garçons aussi, au moment de leur puberté, ressentent leur corps comme une présence embarrassante, mais étant fiers dès l’enfance de leur virilité, c’est vers elle que, fièrement, ils transcendent le moment de leur formation; ils se montrent avec orgueil le poil qui pousse sur leurs jambes et qui fait d’eux des hommes; plus que jamais, leur sexe est un objet de comparaison et de défi. Devenir des adultes, c’est une métamorphose qui les intimide : beaucoup d’adolescents éprouvent de l’angoisse quand s’annonce une liberté exigeante; mais c’est avec joie qu’ils accèdent à la dignité de mâle. Au contraire, pour se changer en une grande personne, il faut que la fillette se confine dans les limites que lui imposera sa féminité.

 

(…) Car son espoir diffus, son rêve de passivité heureuse lui révèlent avec évidence son corps comme un objet destiné à un autre; elle ne veut connaître l’expérience sexuelle que dans son immanence; c’est le contact de la main, de la bouche, d’une autre chair qu’elle appelle et non la main, la bouche, la chair étrangère; elle laisse dans l’ombre l’image de son partenaire, ou elle la noie dans des vapeurs idéales; cependant, elle ne peut empêcher que sa présence ne la hante.  Ses terreurs, ses répulsions juvéniles à l’égard de l’homme ont pris un caractère plus équivoque que naguère et, par là même, plus angoissant. Elles naissaient auparavant d’un profond divorce entre l’organisme enfantin et son avenir d’adulte; maintenant, elles ont leur source dans cette complexité même que la jeune fille éprouve dans sa chair. Elle comprend qu’elle est vouée à la possession puisqu’elle l’appelle : et elle se révolte contre ses désirs. Elle souhaite et redoute, à la fois, la honteuse passivité de la proie consentante.

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Chapître II

LA JEUNE FILLE

P.74 (…) L’idée de se mettre nue devant un homme la bouleverse de trouble; mais elle sent aussi qu’elle sera alors livrée sans recours à son regard, La main qui prend, qui touche, a une présence encore plus impérieuse que des yeux : elle effraie davantage. Mais le symbole le plus évident et le plus détestable de la possession physique, c’est la pénétration par le sexe du mâle. Ce corps qu’elle confond avec elle-même, la jeune fille hait qu’on puisse le perforer comme on perfore du cuir, le déchirer comme on déchire une étoffe. Mais plus que la blessure et la douleur qui l’accompagne, ce que la jeune fille refuse c’est que blessure et douleur soient infligées. « C’est horrible l’idée d’être percée par un homme », me disait un jour une jeune fille. Ce n’est pas la peur du membre viril qui engendre l’horreur de l’homme, mais elle en est la confirmation et le symbole, l’idée de pénétration prend son sens obscène et humiliant à l’intérieur d’une forme plus générale, dont elle est en retour un élément essentiel. L’anxiété de la fillette se traduit par les cauchemars qui la tourmentent et les fantasmes qui la hantent : c’est au moment où elle sent en soi une insidieuse complaisance que l’idée de viol devient en beaucoup de cas obsédante. Elle se manifeste dans les rêves et dans les conduites à travers quantités de symboles plus ou moins clairs. La jeune fille explore sa chambre avant de se coucher, dans la peur d’y découvrir quelque voleur aux intentions louches; elle croit entendre des cambrioleurs dans la maison; un agresseur entre par la fenêtre, armé d’un couteau dont il la transperce. D’une manière plus ou moins vague, les hommes lui inspirent de la frayeur. Elle se met à éprouver pour son père un certain dégoût; elle ne peut plus supporter l’odeur de son tabac, elle déteste entrer après lui dans la salie de bains; même si elle continue à le chérir, cette répulsion physique est fréquente; elle prend une figure exaspérée comme si déjà l’enfant était hostile à son père, comme il arrive souvent chez les cadettes. Il y a un rêve que les psychiatres disent avoir souvent rencontré chez leurs jeunes patientes : elles s’imaginent être violées par un homme sous les yeux d’une femme âgée et avec le consentement de celle-ci. Il est clair qu’elles demandent symboliquement à leur mère la permission de s’abandonner à leurs désirs. Car, une des contraintes qui pèsent le plus odieusement sur elles, c’est celle de l’hypocrisie. La jeune fille est vouée à la « pureté », à l’innocence précisément au moment où elle découvre en elle et autour d’elle les troubles mystères de la vie et du sexe. On la veut blanche comme l’hermine, transparente comme un cristal, on l’habille d’organdi vaporeux, on tapisse sa chambre avec des tentures couleur de dragée, on baisse la voix à son approche, on lui interdit les livres scabreux; or, il n’est pas une enfant de Marie qui ne caresse des images et des désirs « abominables ». Elle s’applique à les dissimuler même à sa meilleure amie, même à soi; elle ne veut plus vivre ni penser que par consignes; sa défiance d’elle-même lui donne un air sournois, malheureux, maladif; et, plus tard, rien ne lui sera plus difficile que de combattre ces inhibitions. Mais, malgré tous ses refoulements, elle se sent accablée par le poids de fautes indicibles. Sa métamorphose en femme, c’est non seulement dans la honte mais dans le remords qu’elle la subit.

(…) mais la jeune fille chérit aussi dans sa présence charnelle ce corps qui l’émerveille comme celui d’une autre. Elle se caresse à elle-même, elle embrasse la rondeur de l’épaule, la saignée du coude, elle contemple sa poitrine, ses jambes; le plaisir solitaire devient prétexte à rêverie, elle y cherche une tendre possession de soi. Chez l’adolescent, il y a une opposition entre l’amour de soi-même et le mouvement érotique qui le jette vers l’objet à posséder : son narcissisme, généralement, disparaît au moment de la maturité sexuelle. Au lieu que la femme étant un objet passif pour l’amant comme pour soi, il y a dans son érotisme une indistinction primitive. Dans un mouvement complexe, elle vise la glorification de son corps à travers les hommages des mâles à qui ce corps est destiné; et ce serait simplifier les choses de dire qu’elle veut être belle afin de charmer, ou qu’elle cherche à charmer pour s’assurer qu’elle est belle : dans la solitude de sa chambre, dans les salons où elle essaie d’attirer les regards, elle ne sépare pas le désir de l’homme de l’amour de son propre moi.
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Ses rapports avec elle-même n’en sont que plus passionnés : elle se grise de son isolement, elle se sent différente, supérieure, exceptionnelle : elle se promet que l’avenir sera une revanche sur la médiocrité de sa vie présente. De cette existence étroite et mesquine elle s’évade par des rêves. Elle a toujours aimé rêver : elle s’abandonnera plus que jamais à ce penchant; elle masque sous des cliches poétiques un univers qui l’intimide, elle nimbe le sexe mâle de clair de lune, de nuages roses, de nuit veloutée; elle fait de son corps un temple de marbre, de jaspe, de nacre; elle se raconte de sottes histoires féeriques. C’est faute d’avoir prise sur le monde qu’elle sombre si souvent dans la niaiserie; si elle devait agir il lui faudrait y voir clair; tandis qu’elle peut attendre au milieu du brouillard. Le jeune homme rêve lui aussi : il rêve surtout d’aventures où il joue un rôle actif. La jeune fille préfère à l’aventure le merveilleux; elle répand sur choses et gens une incertaine lumière magique. L’idée de magie, c’est celle d’une force passive; parce qu’elle est vouée à la passivité et que pourtant elle souhaite le pouvoir, il faut que l’adolescente croie à la magie : à celle de son corps qui réduira les hommes sous son joug, à celle de la destinée en général qui la comblera sans qu’elle ait rien à faire. Quant au monde réel, elle essaie de l’oublier.

Cependant ce culte solitaire qu’elle se rend ne suffit pas à la jeune fille. Pour s’accomplir, elle a besoin d’exister dans une conscience autre. Elle cherche souvent du secours auprès de ses compagnes. Plus jeune, l’amie de coeur lui servait d’appui pour s’évader du cercle maternel, pour explorer le monde et en particulier le monde sexuel; à présent elle est à la fois un objet qui arrache l’adolescente aux limites de son moi et un témoin qui le lui restitue. Certaines fillettes s’exhibent les unes aux autres leur nudité, elles comparent leurs poitrines; elles échangent des caresses diffuses ou précises. Comme Colette l’indique dans Claudine à l’école et moins franchement Rosamond Lehmann dans Poussière, il y a des tendances lesbiennes chez presque toutes les jeunes filles; ces tendances se distinguent à peine de la délectation narcissiste : en l’autre, c’est la douceur de sa propre peau, le modelé de ses courbes que chacune convoite; et réciproquement, dans l’adoration qu’elle se porte à elle-même est impliqué le culte de la féminité en général. Sexuellement, l’homme est sujet; les hommes sont donc normalement séparés par le désir qui les pousse vers un objet différent d’eux; mais la femme est objet absolu de désir; c’est pourquoi dans les lycées, les écoles, les pensionnats, les ateliers, fleurissent tant « d’amitiés particulières »; certaines sont purement spirituelles, et d’autres lourdement charnelles. Au premier cas, il s’agit surtout entre amies de s’ouvrir son cœur, d’échanger des confidences; la preuve de confiance la plus passionnée, c’est de montrer à l’élue son journal intime; à défaut d’étreintes sexuelles, les amies échangent des manifestations de tendresses extrêmes et souvent se donnent par un détour un gage physique de leur sentiment (…)

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Et, c’est en partie par peur de la violence, du viol, que l’adolescente adresse souvent son premier amour à une aînée plutôt qu’à un homme. La femme virile réincarne à la fois pour elle le père et la mère : du père elle a l’autorité, la transcendance, elle est source et mesure des valeurs, elle émerge par-delà le monde donné, elle est divine; mais elle demeure femme : qu’enfant elle ait été trop sevrée des caresses maternelles, ou qu’au contraire sa mère l’ait trop longtemps dorlotée, l’adolescente rêve comme ses frères à la chaleur du sein; dans cette chair proche de la sienne elle retrouve avec abandon cette fusion immédiate avec la vie que le sevrage a détruite; et par ce regard étranger qui l’enveloppe la séparation qui l’individualise est surmontée. Bien entendu, tout rapport humain implique des conflits, tout amour des jalousies.

Mais beaucoup des difficultés qui se dressent entre la vierge et son premier amant sont ici aplanies. L’expérience homosexuelle peut prendre la figure d’un véritable amour; elle peut apporter à la jeune fille un équilibre si heureux qu’elle désirera la perpétuer, la répéter, qu’elle en gardera un souvenir nostalgique; elle peut révéler ou faire naître une vocation lesbienne. Mais, le plus souvent, elle ne représentera qu’une étape : sa facilité même la condamne. Dans l’amour qu’elle voue à une aînée, la jeune fille convoite son propre avenir : elle veut s’identifier à l’idole; à moins d’une supériorité exceptionnelle, celle-ci perd vite son aura; quand elle commence à s’affirmer, la cadette juge, compare l’autre qui a été choisie justement parce qu’elle était proche et n’intimidait pas n’est pas assez autre pour s’imposer longtemps; les dieux mâles sont plus solidement installés parce que leur ciel est plus lointain. Sa curiosité, sa sensualité incitent la jeune fille à désirer des étreintes plus violentes. Très souvent, elle n’a, dès l’origine, envisagé l’aventure homosexuelle que comme une transition, une initiation, une attente; elle a joué l’amour, la jalousie, la colère, l’orgueil, la joie, la peine dans l’idée plus ou moins avouée qu’elle imitait sans grand risque les aventures dont elle rêve mais qu’elle n’osait pas encore ou qu’elle n’avait pas l’occasion de vivre. Elle est vouée à l’homme, elle le sait; et elle veut une destinée de femme normale et complète.

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L’homme l’éblouit et cependant il lui fait peur. Pour concilier les sentiments contradictoires qu’elle lui porte elle va dissocier en lui le mâle qui l’effarouche et la divinité rayonnante qu’elle adore pieusement. Brusque, sauvage avec des camarades masculins, elle idolâtre de lointains princes charmants : acteurs de cinéma dont elle affiche la photo au-dessus de son lit, héros défunts ou vivants mais en tout cas inaccessibles, inconnus aperçus par hasard et qu’elle sait ne plus revoir jamais. De telles amours ne soulèvent aucun problème. Très souvent c’est à un homme doué de prestige social ou intellectuel mais dont le physique ne saurait susciter de trouble qu’elles s’adressent : par exemple à un vieux professeur un peu ridicule; ces hommes d’âge émergent au-delà du monde où l’adolescente est enfermée, on peut se destiner à eux en secret, s’y consacrer comme on se consacrerait à Dieu : un tel don n’a rien d’humiliant il est librement consenti puisqu’on ne les désire pas dans sa chair. L’amoureuse romanesque accepte même volontiers que l’élu soit d’un aspect humble, qu’il soit laid, un peu dérisoire : elle ne se sent que plus en sécurité. Elle feint de déplorer les obstacles qui la séparent de lui; mais en vérité elle l’a justement choisi parce que d’elle à lui aucun rapport n’était possible. Ainsi peut-elle faire de l’amour une science abstraite, purement subjective, qui n’attente pas à son intégrité; son cœur bat, elle connaît la douleur de l’absence, les affres de la présence, le dépit, l’espoir, la rancune, l’enthousiasme, mais à blanc; rien d’elle-même n’est engagé. Il est amusant de constater que l’idole est choisi d’autant plus éclatante qu’elle est plus distante : il est utile que le professeur de piano qu’on rencontre quotidiennement soit ridicule et laid; mais si on s’éprend d’un étranger qui se meut dans d’inaccessibles sphères, alors on le préfère beau et mâle. L’important c’est que d’une manière ou d’une autre, la question sexuelle ne se pose pas. Ces amours de tète prolongent et confirment l’attitude narcissiste où l’érotisme n’apparaît que dans son immanence, sans présence réelle de l’Autre. C’est parce qu’elle y trouve un alibi qui lui permet d’éluder des expériences concrètes que souvent l’adolescente développe une vie imaginaire d’une extraordinaire intensité. (…)  Autre chose est de s’agenouiller devant un dieu qu’on forge soi-même et qui demeure à distance, autre chose de s’abandonner à un mâle de chair et d’os. Beaucoup de jeunes filles s’entêtent longtemps à poursuivre leur rêve à travers le monde réel : elles cherchent un homme qui leur semble supérieur à tous les autres par sa position, son mérite, son intelligence; elles le veulent plus âgé qu’elles, s’étant déjà taillé une place sur terre, jouissant d’autorité et de prestige, la fortune, la célébrité les fascinent l’élu apparaît comme le sujet absolu qui par son amour leur communiquera sa splendeur et sa nécessité. Sa supériorité idéalise l’amour que la jeune fille lui porte : ce n’est pas parce qu’il est un mâle qu’elle souhaite se donner à lui, c’est parce qu’il est cet être d’élite. « Je voudrais des géants et je ne trouve que des hommes », me disait naguère une amie. Au nom de ces hautes exigences, la jeune fille dédaigne des prétendants trop quotidiens et élude les problèmes de la sexualité. Elle chérit aussi, dans ses rêves, sans risque, une image d’elle-même qui l’enchante en tant qu’image, encore qu’elle ne consente pas du tout à s’y conformer.

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Outre ces complaisances narcissique , certaines jeunes filles éprouvent plus concrètement le besoin d’un guide, d’un maître. Au moment où elle échappent à l’emprise des parents, elles se trouvent tout embarrassées d’une autonomie à laquelle elles n’ont pas été habituées; elles ne savent guère en faire qu’un usage négatif; elles tombent dans le caprice et l’extravagance; elles souhaitent se démettre à nouveau de leur liberté. L’histoire de la jeune fille capricieuse, orgueilleuse, rebelle, insupportable et qui se fait amoureusement dompter par un homme raisonnable est un poncif de la littérature à bon marché et du cinéma : c’est un cliché qui flatte à la fois les hommes et les femmes. (…) Malgré l’orgueil crispé des femmes américaines, les films de Hollywood nous ont présenté cent fois des enfants terribles domptées par la saine brutalité d’un amoureux ou d’un mari : une paire de gifles, voire une fessée apparaissent comme de sûrs moyens de séduction. Mais dans la réalité le passage de l’amour idéal à l’amour sexuel n’est pas simple. Beaucoup de femmes évitent soigneusement de se rapprocher de l’objet de leur passion par une peur plus ou moins avouée d’une déception. Si le héros, le géant, le demi-dieu répond à l’amour qu’il inspire et le transforme en une expérience réelle la jeune fille s’effarouche; son idole devient un mâle dont elle se détourne écœurée. Il y a des adolescentes coquettes qui mettent tout en œuvre pour séduire un homme qui leur semble « intéressant », ou « fascinant », mais qui paradoxalement s’irritent s’il leur manifeste en retour un sentiment trop vif; il leur plaisait parce qu’il paraissait inaccessible : amoureux il se banalise : « C’est un homme comme les autres. » La jeune fille lui en veut de sa déchéance; elle en prend prétexte pour refuser les contacts physiques qui effraient la sensibilité virginale. (…) C est aussi par goût de l’impossible que souvent la jeune fille tombe amoureuse d’un homme quand il commence à faire la cour à une de ses amies et que très souvent aussi elle élit un homme marié. Elle est volontiers fascinée par les don Juan; elle rêve se soumettre et s’attacher ce séducteur qu’aucune femme ne retient jamais, elle caresse l’espoir de le réformer : mais fait elle sait qu’elle échouera dans son entreprise et c’est là une des raisons de son choix. Certaines jeunes filles s’avèrent à tout jamais incapables de connaître un amour réel et complet. Toute leur vie elles rechercheront un idéal impossible à atteindre.
C’est qu’il y a conflit entre le narcissisme de la jeune fille et les expériences auxquelles sa sexualité la destine. La femme ne s’accepte comme inessentiel qu’à condition de se retrouver l’essentiel au sein de son abdication. En se faisant objet, voilà qu’elle devient une idole dans laquelle elle se reconnaît orgueilleusement; mais elle refuse l’implacable dialectique qui lui inflige de retourner à l’inessentiel. Elle veut être un trésor fascinant, non une chose à prendre. Elle aime apparaître comme un merveilleux fétiche chargé d’effluves magiques, non s’envisager comme une chair qui se laisse voir, palper, meurtrir : ainsi l’homme chérit la femme proie mais fuit l’ogresse Déméter.
Fière de capter l’intérêt masculin, de susciter l’admiration, ce qui la révolte, c’est d’être captée en retour. Avec la puberté, elle a appris la honte : et la honte demeure mêlée à sa coquetterie et à sa vanité; les regards des mâles la flattent et la blessent à la fois; elle ne voudrait être vue que dans la mesure où elle se montre : les yeux sont toujours trop perçants. D’où les incohérences qui déconcertent les hommes : elle étale son décolleté, ses jambes, et dès qu’on la regarde elle rougit, elle s’irrite. Elle s’amuse à provoquer le mâle mais si elle s’aperçoit qu’elle a suscité en lui le désir elle recule avec dégoût : le désir masculin est une offense autant qu’un hommage; dans la mesure où elle se sent responsable de son charme, où il lui semble l’exercer librement, elle s’enchante de ses victoires : mais en tant que ses traits, ses formes, sa chair sont donnés et subis, elle veut les dérober à cette liberté étrangère et indiscrète qui les convoite. C’est là le sens profond de cette pudeur originelle, qui interfère de manière déconcertante avec les coquetteries les plus hardies. Une fillette peut avoir d’étonnantes audaces parce qu’elle ne réalise pas que ses initiatives la révèlent dans sa passivité : dès qu’elle s’en aperçoit, elle s’effarouche et se fâche. Rien de plus équivoque qu’un regard; il existe à distance, et par cette distance, il paraît respectueux mais il s’empare sournoisement de l’image perçue. La femme en herbe se débat dans ces pièges. Elle commence à s’abandonner mais aussitôt elle se crispe et tue en elle le désir. Dans son corps encore incertain, la caresse est éprouvée tantôt comme un plaisir tendre, tantôt comme un désagréable chatouillement; un baiser l’émeut d’abord, puis brusquement la fait rire; elle fait suivre chaque complaisance d’une révolte; elle se laisse embrasser, mais elle s’essuie la bouche avec affectation; elle est souriante et tendre, puis soudain ironique et hostile; elle fait des promesses et délibérément les oublie. (…) C’est en exhibant une nature enfantine et perverse, que le « fruit vert » se défend contre l’homme.

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Comme elle veut exister pour soi et non seulement pour autrui, à d’autres moments elle se fagote dans de vieilles robes sans grâce, dans des pantalons malséants; il y a toute une partie d’elle-même qui blâme la coquetterie et la considère comme une démission : aussi fait-elle exprès d’avoir les doigts taché d’encre, de se montrer dépeignée, souillon. Ces rébellions lui donnent une gaucherie qu’elle ressent avec dépit : elle s’en agace, rougit, redouble de maladresse et prend en horreur ces tentatives avortées de séduction. A ce stade, la jeune fille ne veut plus être une enfant, mais elle n’accepte pas de devenir adulte, elle se reproche tour à tour puérilité et sa résignation de femelle. Elle est en attitude de constant refus.
C’est là le trait qui caractérise la jeune fille qui nous donne la clé de la plupart de ses conduites; elle n’accepte pas le destin que la nature et la société lui assignent; et cependant, elle ne le répudie pas positivement : elle est intérieurement trop divisée pour entrer en lutte avec le monde; elle se borne à fuir la réalité ou à la contester symboliquement. Chacun de ses désirs se double d’une angoisse : elle est avide d’entrer en possession de son avenir, mais elle redoute de rompre avec son passé; elle souhaite “avoir” un homme, elle répugne à être sa proie. Et derrière chaque peur se dissimule un désir : le viol lui fait horreur mais elle aspire à la passivité. Aussi est-elle vouée à la mauvaise foi et à toutes ses ruses; est-elle prédisposée à toutes sottes d’obsessions négatives qui traduisent l’ambivalence du désir et de l’anxiété.
Une des formes de contestation qu’on rencontre le plus souvent chez l’adolescente c’est le ricanement. Lycéenne, midinettes pouffent de rire en se racontant des histoires sentimentales ou scabreuses, en parlant de leurs flirts, en croisant des hommes, en voyant des amoureux s’embrasser.

P.109 (…) se moquer des grosses dames aux ventres lourds, aux sein pendants, bafouer le corps féminin, tourner les hommes en ridicule, rire de l’amour, c’est une manière de désavouer la sexualité : il y a dans ces rires, avec un défi aux adultes, une manière de surmonter sa propre gêne; on joue avec des images, avec des mots, afin d’en tuer la magie dangereuse : ainsi j’ai vu les élèves de quatrième « pouffer » en trouvant dans un texte latin fémur. A plus forte raison, si la fillette se laisse embrasser, tripoter, elle prendra sa revanche en riant au nez de son partenaire ou avec des camarades. Je me rappelle dans un compartiment de chemin de fer, une nuit, deux jeunes filles qui se faisaient cajoler tour à tour par un commis voyageur tout heureux de l’aubaine : entre chaque séance, elles riaient hystériquement, retrouvant, dans un compromis de sexualité et de vergogne, les conduites de l’âge ingrat. En même temps qu’au fou rire, les jeunes filles demandent un secours au langage : on trouve, dans la bouche de certaines d’entre elles, un vocabulaire dont la grossièreté ferait rougir leurs frères; elles s’en effarouchent d’autant moins que, sans doute, les expressions dont elles usent n’évoquent pas en elles, du fait de leur demi-ignorance, d’image très précise; le but est d’ailleurs sinon d’empêcher les images de se former, du moins de les désarmer, les histoires grossières que les lycéennes se racontent sont beaucoup moins destinées à assouvir des instincts sexuels qu’à nier la sexualité : on ne veut la considérer que sous un aspect humoristique, comme une opération mécanique et quasi chirurgicale. Mais, comme le rire, l’usage d’un langage obscène n’est pas seulement une contestation c’est aussi un défi aux adultes, une sorte de sacrilège, une conduite délibérément délibérément perverse.

P114. (…) Si l’avenir l’effraie, le présent ne la satisfait pas; elle hésite a devenir femme; elle s’agace de n’être encore qu’une enfant; elle a déjà quitté son passé; elle n’est pas engagée dans une vie nouvelle. Elle n’a rien, elle n’est rien. C’est par des comédies et des mystifications qu’elle s’efforce de combler ce vide. On lui reproche souvent de faire des histoires. A 16 ans une femme a déjà traversé de pénibles épreuves : puberté, règles, fièvres, éveil de la sexualité, premiers troubles, premières peurs, dégoûts, expériences louches, elle a enfermé toutes ces choses dans son coeur; elle a appris à garder soigneusement ses secrets. Le seul fait d’avoir à cacher ses serviettes hygiéniques, à dissimuler ses règles, l’entraîne déjà au mensonge.
(…) c’est l’homme qui l’encourage à ces leurres en réclamant d’être leurré : ensuite, il accuse. Mais pour la fillette sans ruse, il n’a qu’indifférence et même hostilité. Il n’est séduit que par celle qui lui tend des pièges; offerte, c’est elle qui guette une proie; sa passivité sert une entreprise, elle fait de sa faiblesse l’instrument de sa force; puisqu’il lui est défendu d’attaquer franchement, elle en est réduite aux manœuvres et aux calculs; et son intérêt est de paraître gratuitement donnée; aussi lui reprochera-t-on d’être perfide et traitresse c’est vrai. Mais il est vrai qu’elle est obligée d’offrir à l’homme le mythe de sa soumission du fait qu’il réclame de dominer.

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Et peut-on exiger qu’elle étouffe alors ses plus essentielles revendications? Sa complaisance ne saurait être que pervertie dès l’origine. D’ailleurs, ce n’est pas seulement par ruse concertée qu’elle triche. Du fait que tous les chemins lui sont barrés, qu’elle ne peut pas faire, qu’elle a à être, une malédiction pèse sur sa tête. Enfant, elle jouait à être une danseuse, une sainte; plus tard, elle joue à être elle-même : qu’est-ce au juste que la vérité? Dans le domaine où on l’a enfermée, c’est un mot qui n’a pas de sens. La vérité c’est la réalité dévoilée et le dévoilement s’opère par des actes : mais elle n’agit pas. Les romans qu’elle se raconte sur elle-même — et que souvent elle raconte aussi à autrui — lui semblent mieux traduire les possibilités qu’elle sent en elle que le plat compte rendu de sa vie quotidienne. Elle n’a pas les moyens de prendre sa mesure : elle s’en console par des comédies; elle campe un personnage auquel elle cherche à donner de l’importance; elle essaie de se singulariser par des extravagances parce qu’il ne lui est pas permis de s’individualiser dans des activités définies. Elle se sait sans responsabilité, insignifiante dans ce monde d’hommes : c’est parce qu’elle n’a rien d’autre de sérieux à faire qu’elle « fait des histoires ».

P.117 (…) On voit que tous les défauts que l’on reproche à l’adolescente ne font qu’exprimer sa situation. C’est une pénible condition que de se savoir passive et dépendante à l’âge de l’espoir et de l’ambition, à l’âge où s’exalte la volonté de vivre et de prendre une place sur terre; c’est dans cet âge conquérant que la femme apprend qu’aucune conquête ne lui est permise, qu’elle doit se renier, que son avenir dépend du bon plaisir des hommes. Sur le plan social comme sur le plan sexuel de nouvelles aspirations ne s’éveillent en elle que pour se trouver condamnées à demeura inassouvies; tous ses élans d’ordre vital ou spirituel sont aussitôt barrés. On comprend qu’elle ait peine à rétablir son équilibre. Son humeur instable, ses larmes, ses crises nerveuses sont moins la conséquence d’une fragilité physiologique que le signe de sa profonde désadaptation. Cependant, cette situation que la jeune fille fuit par mille chemins inauthentiques, il lui arrive aussi d’authentiquement l’assumer. Elle agace par ses défauts : mais elle étonne parfois par des qualités singulières. Les uns et les autres ont la même origine. De son refus du monde, de son attente inquiète, de son néant, elle peut se faire un tremplin et émerger alors dans sa solitude et sa liberté.

Chapître III

L’INITIATION SEXUELLE

En un sens, l’initiation sexuelle de la femme, et, celle de l’homme, commence dès la plus tendre enfance. Il y a un apprentissage théorique et pratique qui se poursuit de manière continue depuis les phases orale, anale, génitale, jusqu’à l’âge adulte. Mais les expériences érotiques de la jeune fille ne sont pas un simple prolongement de ses activités sexuelles antérieures; elles ont très souvent un caractère imprévu et brutal; elles constituent toujours un événement neuf qui crée une rupture avec le passé. Dans le moment où elle les traverse, tous les problèmes qui se posent à la jeune fille se trouvent résumés sous une forme urgente et aiguë. En certains cas, la crise se résout avec aisance; il y a des conjectures tragiques où elle ne se liquide que par le suicide ou la folie. De toute manière, la femme, par la manière dont elle y réagit, engage une grande partie de sa destinée. Tous les psychiatres s’accordent sur l’extrême importance que prennent pour elle ses débuts érotiques : ils ont une répercussion dans toute la suite de sa vie. La situation est ici profondément différente pour l’homme et pour la femme, à la fois du point de vue biologique, social et psychologique. Pour l’homme, le passage de la sexualité infantile à la maturité est relativement simple y a objectivation du plaisir érotique qui au lieu d’être réalisé dans sa présence immanente est intentionné sur un être transcendant. L’érection est l’expression de ce besoin; sexe, mains, bouche, de tout son corps l’homme se tend vers sa partenaire, mais il demeure au coeur de cette activité, comme en général le sujet en face des objets qu’il perçoit et des instruments qu’il manipule; il se projette vers l’autre sans perdre son autonomie; la chair féminine est pour lui une proie et il saisit sur elle les qualités que sa sensualité réclame de tout objet; sans doute, il ne réussit pas à se approprier : du moins, il les étreint; la caresse,le baiser impliquent un demi-échec : mais cet échec même est un stimulant et une joie. L’acte amoureux trouve son unité dans son achèvement naturel, l’orgasme. Le coït a un but physiologique précis; par l’éjaculation le mâle se décharge de sécrétions qui lui pèsent; après le rut, il obtient une complète délivrance qui s’accompagne à coup sûr de plaisir. Et certes, le plaisir n’était pas seul visé; il est suivi souvent d’une déception : le besoin a disparu plutôt qu’il ne s’est assouvi. En tout cas un acte défini a été consommé et l’homme se retrouve avec un corps intègre : le service qu’il a rendu à l’espèce s’est confondu avec sa propre jouissance. L’érotisme de la femme est beaucoup plus complexe et il reflète la complexité de la situation féminine. On a vu qu’au lieu d’intégrer à sa vie individuelle les forces spécifiques la femelle est en proie à l’espèce dont les intérêts sont dissociés de ses fins singulières; cette antinomie atteint chez la femme son paroxysme; elle s’exprime entre autres par l’opposition de deux organes : le clitoris et le vagin. Au stade infantile, c’est le premier qui est le centre de l’érotisme féminin : quelques psychiatres soutiennent qu’il existe une sensibilité vaginale chez certaines fillettes, mais c’est une opinion très controuvée; elle n’aurait en tout cas qu’une importance secondaire. Le système clitoridien ne se modifie pas dans l’âge adulte el et la femme conserve toute sa vie cette autonomie érotique; le spasme clitoridien est comme l’orgasme mâle une sorte de détumescence qui s’obtient de manière quasi mécanique; mais il n’est qu’indirectement lié au coït normal, il ne joue aucun rôle dans la procréation. C’est par le vagin que la femme est pénétrée et fécondée; il ne devient un centre érotique que par l’intervention du mâle et celle-ci constitue toujours une sorte de viol. C’est par un rapt réel ou simulé que la femme était jadis arrachée à son univers enfantin et jetée dans sa vie d’épouse; c’est une violence qui la change de fille en femme : on parle aussi de “ravir” sa virginité à une fille, de lui “prendre” sa fleur. Cette défloration n’est pas l’aboutissement d’un évolution continue, c’est une rupture abrupte avec le passé, le commencement nouveau cycle. Le plaisir est alors atteint par des contractions de la surface interne du vagin; celles-ci se résolvent-elles en un orgasme précis et définitif? C’est un point sur lequel on discute encore. Les données de l’anatomie sont très vagues. « L’anatomie et la clinique prouvent abondamment que la plus grande partie de l’intérieur du vagin n’est pas innervée », dit entre autres le rapport Kinsey. « On peut procéder à de nombreuses opérations chirurgicales à l’intérieur du vagin sans recourir aux anesthésiques. On a démontré qu’à l’intérieur du vagin les nerfs sont localisés dans une zone située dans la paroi interne proche de la base du clitoris. » Cependant, outre la stimulation de cette zone innervée « la femelle peut avoir conscience de l’intrusion d’un objet dans le vagin en particulier si les muscles vaginaux sont contractés; mais la satisfaction ainsi obtenue se rapporte probablement plus au tonus musculaire qu’à la stimulation érotique des nerfs». Néanmoins, il est hors de doute que le plaisir vaginal existe; et la masturbation vaginale même — chez les femmes adultes — semble plus répandue que ne le dit Kinsey. Mais ce qui est certain c’est que la réaction vaginale est une réaction très complexe, qu’on peut qualifier de psycho-physiologique parce qu’elle intéresse non seulement l’ensemble du système nerveux mais qu’elle dépend de toute la situation vécue par le sujet : elle réclame consentement profond de l’individu tout entier; le cycle érotique nouveau qu’inaugure le premier coït exige pour s’établir une sorte de « montage » du système nerveux, l’élaboration d’une forme qui n’est pas encore ébauchée et qui doit envelopper aussi le système clitoridien; elle met longtemps à se réaliser et parfois ne réussit jamais à se créer. II est frappant que la femme ait le choix entre deux cycles dont l’un perpétue l’indépendance juvénile tandis que l’autre la voue à l’homme et à l’enfant. L’acte sexuel normal met en effet la femme dans la dépendance du mâle et de l’espèce. C’est lui — comme chez presque tous les animaux — qui a le rôle agressif, tandis qu’elle subit son étreinte. Normalement, elle peut toujours être prise par l’homme, tandis que lui ne peut la prendre que s’il est en état d’érection; sauf en cas d’une révolte aussi profonde que le vaginisme qui scelle la femme plus sûrement que l’hymen, le refus féminin peut être surmonté; encore le vaginisme laisse-t-il au mâle des moyens de s’assouvir sur un corps que sa force musculaire lui permet de réduire à merci. Puisqu’elle est objet, son inertie ne modifie pas profondément son rôle naturel : au point que beaucoup d’hommes ne se soucient pas de savoir si la femme qui partage leur lit veut le coït ou s’y soumet seulement. On peut même coucher avec une morte. Le coït ne saurait se produire sans le consentement mâle et c’est la satisfaction du mâle qui en est le terme naturel. La fécondation peut s’effectuer sans que la femme en éprouve aucun plaisir. D’autre part, la fécondation est bien loin de représenter pour elle l’achèvement du processus sexuel; c’est à ce moment au contraire que commence le service réclamé d’elle par l’espèce : il se réalise lentement, péniblement dans la grossesse, l’accouchement, l’allaitement. Le « destin anatomique » de l’homme et de la femme est donc profondément différent. Leur situation morale et sociale ne l’est pas moins. La civilisation patriarcale a voué la femme à la chasteté; on reconnaît plus ou moins ouvertement le droit du mâle à assouvir ses désirs sexuels tandis que la femme est confinée dans le mariage : pour elle, l’acte de chair, s’il n’est pas sanctifié par le code, par le sacrement, est une faute, une chute, une défaite, une faiblesse; elle se doit de défendre sa vertu, son honneur; si elle « cède », si elle « tombe », elle suscite le mépris; tandis que dans le blâme même qu’on inflige à son vainqueur, il entre de l’admiration. Depuis les civilisations primitives jusqu’à nos jours, a toujours admis que le lit était pour la femme un « service », dont le mâle la remercie par des cadeaux ou en assurant son entretien : mais servir, c’est se donner un maître.’ il n’y a dans ce rapport aucune réciprocité. La structure du mariage comme aussi l’existence des prostituées en est la preuve : la femme se donne, l’homme la rémunère et la prend. Rien n’interdit au mâle de maîtriser, de prendre des créatures inférieures : les amours ancillaires ont toujours été tolérées, tandis que la bourgeoise qui se livre à un chauffeur, à un jardinier, est socialement dégradée. Les Américains du Sud si farouchement racistes ont toujours été autorisés par les moeurs à coucher avec des femmes noires, avant la guerre de Sécession comme aujourd’hui, et ils usent de ce droit avec une arrogance seigneuriale : une blanche qui aurait eu un commerce avec un noir au temps de l’esclavage aurait été mise à mort, elle serait lynchée aujourd’hui. Pour dire qu’il a couché avec une femme, l’homme dit qu’il l’a « possédée », qu’il l’a « eue »; inversement pour dire qu’on a « eu » quelqu’un on dit parfois grossièrement qu’on l’a « baisé » (…)

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P.140 On a vu qu’il arrivait assez fréquemment que des incidents survenus dans l’enfance ou dans la jeunesse aient engendré en elle de profondes résistances; celles-ci sont parfois insurmontables; le plus souvent la jeune fille s’efforce de passer outre, mars il naît alors en elle de violents conflicts. Une éducation sévère, la crainte du péché, le sentiment de culpabilité à l’égard de la mère créent des barrages puissants. La virginité est mise à si haut prix dans beaucoup de milieux que la perdre hors du légitime mariage semble un véritable désastre. La jeune fille qui cède par entraînement, par surprise, pense qu’elle se déshonore. La « nuit de noce, qui livre la vierge à un homme que d’ordinaire elle n’a pas vraiment choisi, et qui prétend résumer en quelques heures – ou quelques instants – toute l’initiation sexuelle n’est pas non plus une expérience facile. D’une manière générale, tout « passage » est angoissant à cause de son caractère définitif, irréversible : devenir femme, c’est rompre avec le passé, sans recours; mais ce passage-ci est plus dramatique qu’aucun autre; il ne crée pas seulement un hiatus entre hier et demain; il arrache la jeune fille au monde imaginaire dans lequel se déroulait une importante part de son existence et la jette dans le monde réel. Par analogie avec les courses de taureau, Michel Leiris appelle le lit nuptial « un terrain de vérité »; c’est pour la vierge que cette expression prend son sens le plus plein et le plus redoutable. Pendant la période des fiançailles, du flirt, de la cour, si rudimentaire qu’elle ait été, elle a continué à vivre dans son univers habituel de cérémonie et de rêve; le prétendant parlait un langage romanesque ou du moins courtois; il était encore possible de tricher. Et soudain la voilà vue par de vrais yeux, empoignée par de vraies mains : c’est l’implacable réalité de ces regards et de ces étreintes qui l’épouvante.

A la fois le destin anatomique et les moeurs confèrent à homme le rôle d’initiateur. Sans doute, auprès du jeune mais vierge la première maîtresse aussi est une initiatrice; il possède une autonomie érotique que l’érection manifeste clairement; sa maîtresse ne fait que lui livrer dans sa réalité l’objet que déjà il convoitait : un corps de femme. La jeune fille a besoin de l’homme pour que son propre corps lui soit révélé : sa dépendance est beaucoup profonde.

une jeune fille ne le sait jamais avec certitude; elle ne peut avoir l’orgueil arrogant de son corps tant que les suffrages mâles n’ont pas confirmé sa jeune vanité. Et c’est même là ce qui l’épouvante; l’amant est plus redoutable encore qu’un regard : c’est un juge; il va la révéler à elle-même dans sa vérité; même éprise passionnément de son image, toute jeune fille au moment du verdict masculin doute de soi; et c’est pourquoi elle réclame l’obscurité, elle se cache dans les draps; quand elle s’admirait dans son miroir, elle ne faisait encore que se rêver : elle rêvait à travers des yeux d’homme; maintenant les yeux sont présents; impossible de tricher; impossible de lutter : c’est une mystérieuse liberté qui décide et cette décision est sans appel. Dans l’épreuve réelle de l’expérience érotique, les obsessions de l’enfance et de l’adolescence vont enfin se dissiper ou se confirmer à jamais; beaucoup de jeunes filles souffrent de ces mollets trop robustes, de ces seins trop discrets ou trop lourds, de ces hanches maigres, de cette verrue; ou bien, elles craignent quelque malformation secrète.
(…) elles s’effraient à l’idée que certaines régions de leur corps qui n’existaient ni pour elle, ni pour personne, qui n’existaient absolument pas, vont soudain émerger à la lumière. Cette figure inconnue que la jeune fille doit assumer comme sienne suscitera-t-elle le dégoût? l’indifférence? l’ironie? elle ne peut que subir le jugement masculin : les jeux sont faits. C’est pourquoi l’attitude de l’homme aura des résonances si profondes. Son ardeur, sa tendresse peuvent donner à la femme une confiance en elle-même qui résistera à tous les démentis : jusqu’à 80 ans, celle-ci se croira cette fleur, cet oiseau des îles qu’une nuit a fait éclore un désir d’homme. Au contraire, si l’amant ou le mari sont maladroits, ils feront naître en elle un complexe d’infériorité, sur lequel se grefferont parfois de durables névroses; et elle en éprouvera une rancune qui se traduira par une frigidité têtue.
(…) D’ailleurs, l’homme fût-il déférent et courtois, la première pénétration est toujours un viol. Parce qu’elle souhaite des caresses sur ses lèvres, ses seins, que, peut-être, elle convoite entre ses cuisses une jouissance connue ou pressentie, voilà qu’un sexe mâle déchire la jeune fille et s’introduit dans des régions où il n’était pas appelé. On a souvent décrit la pénible surprise d’une vierge pâmée dans les bras d’un mari ou d’un amant, qui croit toucher enfin à l’accomplissement de ses rêves voluptueux et qui sent au secret de son sexe une douleur imprévue; les rêves s’évanouissent, le trouble se dissipe, et l’amour prend la figure d’une opération chirurgicale.

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P.154 (…) la brutalité du partenaire ou du moins la soudaineté de l’événement est le facteur qui détermine traumatisme ou dégoût. Le cas le plus favorable à une initiation sexuelle, c’est celui où sans violence ni surprise, sans consigne fixe ni délai précis, la jeune fille apprend lentement à vaincre sa pudeur, à se familiariser avec son partenaire, à aimer ses caresses. (…) Un professeur collège américain me disait que ses élèves cessaient d’être vierges bien avant de devenir femmes; leurs partenaires les respectent trop pour effaroucher leur pudeur, ils sont trop jeunes et eux-mêmes trop pudibonds pour éveiller en elles aucun démon. Il y a des jeunes filles qui se jettent dans des expériences érotiques et qui les multiplient afin d’échapper à l’angoisse sexuelle; elles espèrent se délivrer ainsi de leur curiosité et de leurs obsessions; mais souvent leurs actes gardent un caractère théorique qui les rend aussi irréels que les fantasmes par lesquels d’autres anticipent l’avenir. Se donner par défi, par crainte, par rationalisme puritain, ce n’est pas réaliser une authentique expérience érotique : on atteint seulement un ersatz sans danger et sans grande saveur; l’acte sexuel ne s’accompagne ni d’angoisse ni de honte parce que le trouble est demeuré superficiel et que le plaisir n’a pas envahi la chair. Ces pucelles déflorées demeurent des jeunes filles; et il est probable que le jour où elles se trouveront aux prises avec un homme sensuel et impérieux, elles lui opposeront des résistances virginales. En attendant, elles demeurent encore dans une espèce d’âge ingrat; les caresses les chatouillent, les baisers parfois les font rire, elles regardent l’amour physique comme un jeu et, si elles ne sont pas en humeur de s’en divertir, les exigences de l’amant leur semblent vite importunes et grossières; elles gardent des dégoûts, des phobies, une pudeur d’adolescente. Si elles ne franchissent jamais ce stade — ce qui est, au dire des mâles américains, le cas de beaucoup d’Américaines — elles passeront leur vie dans un état de semi-frigidité. Il n’y a de véritable maturité sexuelle que chez la femme qui consent à se faire chair dans le trouble et le plaisir.

P156. (…) On touche ici au problème crucial de l’érotisme féminin. au début de sa vie érotique, l’abdication de la femme n’est pas compensée par une jouissance violente et sûre. Elle sacrifierait bien plus facilement pudeur et orgueil si elle s’ouvrait ainsi les portes d’un paradis. Mais on a vu que la défloration n’est pas un heureux accomplissement de l’érotisme juvénile; c’est au contraire un phénomène insolite; le plaisir vaginal ne se déclenche pas tout de suite; selon les statistiques de Stekel — que quantité de sexologues et psychanalystes confirment — à peine 4 % des femmes ont du plaisir dès le premier coït; 5o % n’atteignent pas le plaisir vaginal avant des semaines, des mois, ou même des années. Les facteurs psychiques jouent ici un rôle essentiel. Le corps de la femme est singulièrement « hystérique» en ce sens qu’il n’y a souvent chez elle aucune distance entre les faits conscients et leur expression organique; ses résistances morales empêchent l’apparition du plaisir; n’étant compensées par rien, souvent elles se perpétuent et forment un barrage de plus en plus puissant. En beaucoup de cas, il se crée un cercle vicieux : une première maladresse de l’amant, un mot, un geste gauche, un sourire arrogant se répercuteront pendant toute la lune de miel ou même la vie conjugale; déçue de n’avoir pas tout de suite connu le plaisir, la jeune femme en garde une rancune qui la dispose mal a une expérience plus heureuse. Il est vrai qu’à defaut de satisfaction normale l’homme peut toujours lui donner le plaisir clitoridien qui, en dépit de légendes moralisatrice est susceptible de lui apporter détente et apaisement mais beaucoup de femmes le refusent parce que, plus que le plaisir vaginal, il apparaît comme infligé; car, si la femme souffre de l’égoïsme des hommes qui ne pensent qu’à leur propre assouvissement, elle est aussi heurtée par une volonté trop explicite de lui donner du plaisir. « Faire jouir l’autre » dit Stekel, « cela veut dire le dominer; se donner à quelqu’un’ c’est abdiquer sa volonté. » La femme acceptera beaucoup plus aisément le plaisir s’il lui semble découler naturellement de celui que l’homme prend lui-même, comme il arrive dans un coït normal réussi. « Les femmes se soumettent avec joie dès qu’elles se rendent compte que le partenaire ne veut pas les soumettre », dit encore Stekel; mais inversement si elles sentent cette volonté, elles se rebellent. Beaucoup répugnent à se laisser caresser avec la main, parce que la main est un instrument qui ne participe pas au plaisir qu’elle donne, elle est activité et non chair; et si le sexe même apparaît non comme une chair pénétrée de désir, mais comme un outil habilement utilisé, la femme éprouvera la même répulsion. En outre, toute compensation lui semblera entériner son échec à connaître les sensations d’une femme normale. Stekel note d’après quantité d’observations que tout le désir des femmes dites frigides va vers la norme : « Elles veulent obtenir l’orgasme comme une femme normale, tout autre procédé ne les satisfait pas moralement. » L’attitude de l’homme a donc une extrême importance.

P.160 (…) C’est qu’en vérité la volupté n’a pas du tout chez la femme la même figure que chez l’homme. J’ai dit déjà qu’on ne savait pas exactement si le plaisir vaginal aboutissait jamais à un orgasme défini : sur ce point les confidences féminines sont rares et même quand elles visent la précision elles demeurent extrêmement vagues, il semble que les réactions soient très différentes selon les sujets. Ce qui est certain c’est que le coït a pour l’homme une fin biologique précise : l’éjaculation; et assurément c’est à travers quantité d’autres intentions très complexes que cette fin est visée; mais une fois obtenue elle apparaît comme un aboutissement et, sinon comme l’assouvissement du désir, du moins comme sa suppression. Au contraire, chez la femme, le but est au départ incertain et de nature plus psychique que physiologique; elle veut le trouble, la volupté en général mais son corps ne projette aucune conclusion nette de l’acte amoureux et c’est pour cela que pour elle le coït n’est jamais fini : il ne comporte aucune fin. Le plaisir mâle monte en flèche; lorsqu’il atteint un certain seuil il s’accomplit et meurt abruptement dans l’orgasme; la structure de l’acte sexuel est finie et discontinue. La jouissance féminine est irradiée dans le corps tout entier; elle n’est pas toujours centrée sur le système génital; même alors les contractions vaginales plutôt qu’un véritable orgasme constituent un système d’ondulations qui rythmiquement naissent, s’effacent, se reforment, atteignent par instants un paroxysme puis se brouillent et se fondent sans jamais mourir tout à fait. Du fait qu’aucun terme fixe ne lui est assigné, le plaisir vise l’infini : c’est souvent une fatigue nerveuse ou cardiaque ou une satiété psychique qui limite les possibilités érotiques de la femme plutôt qu’un assouvissement précis; même comblée, même épuisée, elle n’est jamais tout à fait délivrée : Lassata necdum satiata, selon le mot de Juvénal.

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L’homme commet une grave erreur quand il prétend imposer à sa partenaire son propre rythme et qu’il s’acharne à lui donner un orgasme : souvent il ne réussit qu’à briser la forme voluptueuse qu’elle était en train de vivre à sa manière singulière. C’est une forme assez plastique pour se donner à elle-même un terme : certains spasmes localisés dans le vagin ou dans l’ensemble du système génital ou émanant du corps tout entier peuvent constituer une résolution; chez certaines femmes, ils se produisent assez régulièrement et avec assez de violence pour être assimilés à un orgasme; mais une amoureuse peut aussi trouver dans l’orgasme masculin une conclusion qui l’apaise et la satisfasse. Et il se peut aussi que d’une manière continue, sans heurt, la forme érotique se dissolve tranquillement. La réussite n’exige pas comme le croient quantité d’hommes méticuleux mais simplistes une synchronisation mathématique du plaisir mais l’établissement d’une forme érotique complexe. Beaucoup s’imaginent que « faire jouir » une femme est une affaire temps et de technique, donc de violence; ils ignorent à quel point la sexualité de la femme est conditionnée par l’ensemble de la situation. La volupté est chez, avons-nous dit, une sorte d’envoûtement; elle réclame un total abandon, si des mots ou des gestes contestent la magie des caresses, l’envoûtement se dissipe. C’est une des raisons pour lesquelles si souvent la femme ferme les yeux : physiologiquement, il y a là un réflexe destiné à compenser la dilatation de la pupille; mais même dans l’ombre encore ses paupières; elle veut abolir tout décor, abolir la singularité de l’instant, d’elle-même et de son amant, elle veut se perdre au coeur d’une nuit chamelle aussi indistincte que le sein maternel. Et plus particulièrement elle souhaite supprimer cette séparation qui dresse le mâle en face d’elle; elle souhaite se fondre avec lui. On a dit déjà qu’elle désire en se faisant objet demeurer un sujet. Plus profondément aliénée que l’homme, du fait qu’elle est désir et trouble dans son corps tout entier, elle ne demeure sujet que par l’union avec son partenaire; il faudrait que pour tous deux recevoir et donner se confondent; si l’homme se borne à prendre sans donner ou s’il donne le plaisir sans en prendre elle se sent manoeuvrée; dès qu’elle se réalise comme Autre, elle est l’autre inessentiel, il lui faut nier l’altérité. C’est pourquoi le moment de la séparation des corps lui est presque toujours pénible. L’homme, après le coït, qu’il se sente triste ou joyeux, dupé par la nature ou vainqueur de la femme, en tout cas renie la chair; il redevient un corps intègre, il veut dormir, prendre un bain, fumer une cigarette, sortir au grand air. Elle voudrait prolonger le contact charnel jusqu’à ce que l’envoûtement qui l’a faite chair se dissipe tout à fait; la séparation est un arrachement douloureux comme un nouveau sevrage; elle a de la rancune contre l’amant qui s’écarte d’elle trop brusquement. Mais ce qui la blase davantage, ce sont les paroles qui contestent la fusion à laquelle pendant un moment elle avait cru. La « femme de Gilles », dont Madeleine Bourdowche a raconté l’histoire, se rétracte quand son mari lui demande « Tu as bien jouis? » Elle lui met la main sur la bouche; le mot fait horreur à beaucoup de femmes parce sensation immanente et séparée. « C’est assez? tu en veux encore? c’était bon? »  Le fait même de poser la question manifeste la séparation, change l’acte amoureux en une opération mécanique dont le mâle a assumé la direction. Et c’est bien pourquoi il la pose. Beaucoup plus que la fusion et la réciprocité, il cherche la domination; quand l’unité du couple se défait, il se retrouve le seul sujet : il faut beaucoup d’amour ou de générosité pour renoncer à ce privilège; il aime que la femme se sente humiliée, possédée en dépit d’elle-même; il veut toujours la prendre un peu plus qu’elle ne se donne. Bien des difficultés seraient épargnées à la femme si l’homme ne traînait derrière lui quantité de complexes qui lui font considérer l’acte amoureux comme une lutte : alors elle pourrait ne pas envisager le lit comme une arène.

P.168 (…) (réciproque générosité du corps et de l’âme) est souvent empêchée chez l’homme par sa vanité, chez la femme par la timidité; tant qu’elle n’a pas surmonté ses inhibitions, elle ne saurait la faire triompher. C’est pourquoi le plein épanouissement sexuel est généralement chez la femme est assez tardif : c’est vers 35 ans qu’elle atteint érotiquement son apogée. Malheureusement, si elle est mariée, son époux s’est alors trop habitué à sa frigidité; elle peut encore séduire de nouveaux amants, mais elle commence à se défraîchir ; son temps est mesuré. C’est au moment où elles cessent d’être désirables que quantité de femmes se décident enfin à assumer leurs désirs.

(…) Même lorsque la femme surmonte ses résistances et connaît au bout d’un temps, plus ou moins long, le plaisir vaginal, toutes les difficultés ne sont pas abolies car le rythme de sa sexualité et celui de la sexualité mâle ne coïncident pas. Elle est beaucoup plus lente à jouir que l’homme. Les trois quarts peut-être de tous les mâles connaissent l’orgasme au cours des deux minutes qui suivent les débuts du rapport sexuel, dit le rapport Kinsey. Si l’on considère les nombreuses femmes du niveau supérieur dont l’état est si défavorable aux situations sexuelles qu’il leur faut de dix à quinze minutes de la stimulation la plus active pour connaître l’orgasme, et si on considère le nombre assez important des femmes qui ne connaissent jamais l’orgasme au cours de leur vie, il faut naturellement que le mâle ait une compétence tout à fait exceptionnelle à prolonger l’activité sexuelle sans éjaculer pour pouvoir créer une harmonie avec sa partenaire.

Chapître V

LA FEMME MARIEE

P.226 (…) En outre, même dans le cas où l’amour charnel existe avant le mariage ou s’éveille au début des noces, il est très rare qu’il dure pendant de longues années. Certes la fidélité est nécessaire à l’amour sexuel du fait que le désir de deux amants épris enveloppe leur singularité; ils refusent que celle-ci soit contestée par des expériences étrangères, il se veulent l’un pour l’autre irremplaçables; mais cette fidélités n’a de sens qu’autant qu’elle est spontanée; et spontanément la magie de l’érotisme se dissipe assez vite. Le prodige, c’est qu’à chaque amant il livre dans l’instant, dans sa présence charnelle, un être dont l’existence est une transcendance indéfinie : et sans doute la possession de cet être est-elle impossible, mais du moins est-il atteint d’une manière privilégiée et poignante. Mais quand les individus ne souhaitent plus s’atteindre parce qu’il y a entre eux hostilité, dégoût, indifférence, l’attrait érotique disparaît; et il meurt presque aussi sûrement dans l’estime et l’amitié; car deux êtres humains qui se rejoignent dans le mouvement même de leur transcendance, à travers le monde et leurs entreprises communes, n’ont plus besoin de s’unir charnellement; et même, du fait que cette union a perdu sa signification, ils y répugnent. Le mot d’inceste que prononce Montaigne est profond. L’érotisme est un mouvement vers l’Autre, c’est la son caractère essentiel; mais au sein du couple deviennent “un pour l’autre le Même; aucun échange n’est plus possible entre eux aucun don ni aucune conquête. Aussi s’ils demeurent amants, c’est souvent honteusement :  ils sentent que l’acte sexuel n’est plus une expérience inter-subjective mais bien subjective, dans laquelle chacun se dépasse, mais bien une sorte de masturbation en commun. Qu’ils se considèrent l’un l’autre comme un ustensile nécessaire à l’assouvisse leurs besoins, c’est un fait que dissimule la politesse conjugale mais qui ressort avec éclat dès que cette politesse est refusée, par exemple dans les observations rapportées par le docteur Lagache dans son ouvrage sur Nature et forme de la jalousie; la femme regarde le membre viril comme une certaine provision de plaisir qui lui appartient, et dont elle se montre aussi avare que des conserves enfermées dans ses placards : si l’homme en donne à la voisine, il n’en restera plus pour elle; elle examine avec soupçon ses caleçons pour voir s’il n’a pas gaspillé la précieuse semence. Jouhandeau signale dans les Chroniques maritales cette « censure quotidienne exercée par la femme légitime qui épie votre chemise et votre sommeil pour y surprendre le signe de l’ignominie ». De son côté l’homme satisfait sur elle ses désirs sans lui demander son avis. Cette brutale satisfaction du besoin ne suffit d’ailleurs pas à assouvir la sexualité humaine. C’est pourquoi il y a souvent dans ces étreintes qu’on regarde comme les plus légitimes un arrière-goût de vice. Il est fréquent que la femme s’aide de fantasmes érotiques. Stekel cite une femme de 25 ans qui « peut éprouver un orgasme léger avec son mari en s’imaginant qu’un homme fort et plus âgé la prend sans le lui demander de façon qu’elle ne puisse se défendre ». Elle se représente qu’on la viole, qu’on la bat, que son mari n’est pas lui-même mais un autre. Il caresse le même rêve : sur le corps de sa femme, il possède les cuisses de telle danseuse vue dans un music-hall, les seins de cette pin-up dont il a contemplé la photographie, un souvenir, une image; ou alors il imagine sa femme désirée, possédée, violée, ce qui est une manière de lui rendre l’altérité perdue. « Le mariage, dit Stekel, crée des transpositions grotesques et des inversions, des acteurs raffinés, des comédies entre les deux partenaires qui menacent de détruire toute limite entre l’apparence et la réalité. » A la limite, des vices définis se déclarent. Le mari se fait voyeur : il a besoin de voir sa femme ou de la savoir couchant avec un amant pour retrouver un peu de sa magie; ou il s’acharne sadiquement à faire naître en elle des refus, de manière qu’enfin sa conscience et sa liberté lui apparaissent et que ce soit bien un être humain qu’il possède. Inversement des conduites masochistes s’ébauchent chez la femme qui cherche à susciter chez l’homme le maître, le tyran qu’il n’est pas; j’ai connu une darne élevée au couvent et fort pieuse, autoritaire et dominatrice pendant le jour, et qui la nuit adjurait passionnément son mari de la fouetter, ce dont il s’acquittait avec horreur. Le vice même prend dans le mariage un aspect organisé et froid, un aspect sérieux qui en fait le plus triste des pis-aller.

La vérité c’est que l’amour physique ne saurait être traité ni comme une fin absolue ni comme un simple moyen; il ne saurait justifier une existence : mais il ne peut recevoir aucune justification étrangère. C’est dire qu’il devrait jouer en toute vie humaine un rôle épisodique et autonome. C’est dire qu’avant tout il devrait être libre.

Aussi bien n’est-ce pas l’amour que l’optimisme bourgeois promet à la jeune épousée : l’idéal qu’on fait miroiter à, ses yeux, c’est celui du bonheur, c’est-à-dire d’un tranquille équilibre au sein de l’immanence et de la répétition. A certaines époques de prospérité et de sécurité, cet idéal a été celui de la bourgeoisie tout entière et singulièrement des propriétaires fonciers; ils visaient non la conquête de l’avenir et du monde mais la conservation paisible du passé, le statu quo. Une médiocrité dorée sans ambition ni passion, des jours qui ne mènent nulle part et qui indéfiniment se recommencent, une vie qui glisse doucement vers la mort sans se chercher de raisons, voilà ce que prône, par exemple, l’auteur du Sonnet du bonheur; cette pseudo-sagesse mollement inspirée d’Épicure et de Zénon a perdu aujourd’hui son crédit : conserver et répéter le monde tel qu’il est ne semble ni désirable ni possible. La vocation du mâle, c’est l’action; il lui faut produire, combattre, créer, progresser, se dépasser vers la totalité de l’univers et l’infinité de l’avenir; mais le mariage traditionnel n’invite pas la femme à se transcender avec lui; il la confine dans l’immanence. Elle ne peut donc rien se proposer d’autre que d’édifier une vie équilibrée où le présent prolongeant le passé échappe aux menaces du lendemain, c’est-à-dire précisément d’édifier un bonheur. A défaut d’amour, elle éprouvera pour son mari un sentiment tendre et respectueux appelé amour conjugal; entre les murs du foyer qu’elle sera chargée d’administrer, elle enfermera le monde; elle perpétuera l’espèce humaine à travers l’avenir.

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P.231 (…) Grâce aux velours, aux soies, aux porcelaines dont elle s’entoure, la femme pourra en partie assouvir cette sensualité préhensive que ne satisfait pas d’ordinaire sa vie érotique; elle trouvera aussi dans ce décor une expression de sa personnalité; c’est elle qui a choisi, fabriqué, « déniché » meubles et bibelots, qui les a disposés selon une esthétique où le souci de la symétrie tient généralement une large place; ils lui renvoient son image singulière tout en témoignant socialement de son standard de vie. Son foyer, c’est donc pour elle le lot qui lui est dévolu sur terre, l’expression de sa valeur sociale, et de sa plus intime vérité. Parce qu’elle ne fait rien, elle se recherche avidement dans ce qu’elle a. C’est par le travail ménager que la femme réalise l’appropriation de son « nid »; c’est pourquoi, même si elle « se fait aider », elle tient à mettre la main à la pâte; du moins, surveillant, contrôlant, critiquant, elle s’applique à faire siens les résultats obtenus par les serviteurs. De l’administration de sa demeure, elle tire sa justification sociale; sa tâche est aussi de veiller sur l’alimentation, sur les vêtements, d’une manière générale sur l’entretien de la société familiale. Ainsi se réalise-t-elle, elle aussi, comme une activité. Mais c’est, on va le voir, une activité qui ne l’arrache pas à son immanence et qui ne lui permet pas une affirmation singulière d’elle-même. On a hautement vanté la poésie des travaux ménagers. Il est vrai qu’ils mettent la femme aux prises avec la matière, et qu’elle réalise avec les objets une intimité qui est dévoilement d’être et qui par conséquent l’enrichit. Dans A la Recherche de Marie, Madeleine Bourdhouxe décrit le plaisir que prend son héroïne à étendre sur le fourneau la pâte à nettoyer : elle éprouve au bout de ses doigts la liberté et la puissance dont la fonte bien récurée lui renvoie l’image brillante.

P338. (…) J’ai dit que la malédiction qui pèse sur le mariage, c’est que trop souvent les individus s’y rejoignent dans leur faiblesse, non dans leur force, c’est que chacun demande à l’autre au lieu de se plaire à lui donner. C’est un leurre encore plus décevant que de rêver atteindre par l’enfant une plénitude, une chaleur, une valeur qu’on n’a pas su créer soi-même; il n’apporte de joie qu’à la femme capable de vouloir avec désintéressement le bonheur d’un autre, à celle qui sans retour sur soi cherche un dépassement de sa propre existence. Certes, l’enfant est une entreprise à laquelle on peut valablement se destiner; mais pas plus qu’aucune autre elle ne représente de justification toute faite; et il faut qu’elle soit voulue pour elle-même, non pour d’hypothétiques bénéfices. Stekel dit très justement : Les enfants ne sont pas des ersatz de l’amour; ils ne remplacent pas un but de vie brisée; ils ne sont pas du matériel destiné à remplir le vide de notre vie; ils sont une responsabilité et un lourd devoir; ils sont les fleurons les plus généreux de l’amour libre. Ils ne sont ni le jouet des parents, ni l’accomplissement de leur besoin de vivre, ni des succédanés de leurs ambitions insatisfaites. Des enfants : c’est l’obligation de former des êtres heureux.

P.364 (…)  Mais c’est surtout sur le terrain de la coquetterie et de l’amour que chacune voit dans l’autre une ennemie; j’ai signalé cette cette rivalité chez les jeunes filles : elle se perpétue souvent toute la vie. On a vu que l’idéal de l’élégante, de la mondaine, c’est une valorisation absolue; elle souffre de ne jamais sentir une gloire autour de sa tête; il lui est odieux de percevoir le plus mince halo autour d’un autre front; tous les suffrages que recueille une autre, elle les lui vole; et qu’est-ce qu’un absolu qui n’est pas unique? Une amoureuse sincère se contente d’être glorifiée en un coeur, elle n’enviera pas à ses amies leurs succès superficiels; mais elle se sent en danger dans son amour même. Le fait est que le thème de la femme trompée par sa meilleure amie n’est pas seulement un poncif littéraire; plus deux femmes sont amies, plus leur dualité devient dangereuse. La confidente est invitée à voir à travers les yeux de l’amoureuse, à sentir avec son coeur, avec sa chair : elle est attirée par l’amant, fascinée par l’homme qui séduit son amie; elle se croit assez protégée par sa loyauté pour se laisser aller à ses sentiments; elle est agacée aussi de ne jouer qu’un rôle inessentiel : elle est bientôt prête à céder, à s’offrir. Prudentes, beaucoup de femmes dès qu’elles aiment évitent les « amies intimes ». Cette ambivalence ne permet guère aux femmes de se reposer sur leurs sentiments réciproques. L’ombre du mâle pèse toujours lourdement sur elles. Même lorsqu’elles ne parlent pas de lui, on peut lui appliquer le vers de Saint-John Perse : Et le soleil n’est pas nommé, mais sa présence est parmi nous. Ensemble elles se vengent de lui, lui dressent des pièges, le maudissent, l’insultent : mais elles l’attendent.

P.398 (…) Mais, dans l’ensemble, l’attitude de l’hétaïre a des analogies avec celle de l’aventurier; comme celui-ci, elle est souvent à mi-chemin entre le sérieux et l’aventure proprement dite; elle vise des valeurs toutes faites : argent et gloire; mais elle attache au fait de les conquérir autant de prix qu’à leur possession; et, finalement, la valeur suprême à ses yeux, c’est sa réussite subjective. Elle justifie, elle aussi, cet individualisme par un nihilisme plus ou moins systématique, mais vécu avec d’autant plus de conviction qu’elle est hostile aux hommes et voit dans les autres femmes des ennemies. Si elle est assez intelligente pour sentir le besoin d’une justification morale, elle invoquera un nietzschéisme plus ou moins bien assimilé; elle affirmera le droit de l’être d’élite sur le vulgaire. Sa personne lui apparaît comme un trésor dont la simple existence est don : si bien qu’en se consacrant à soi-même elle prétendra servir la collectivité. La destinée de la femme dévouée à l’homme est hantée par l’amour : celle qui exploite le mâle se repose dans le culte qu’elle se rend. Si elle attache tant de prix à sa gloire, ce n’est pas seulement par intérêt économique : elle y cherche l’apothéose de son narcissisme.

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Chapitre XI

LA NARCISSISTE

On a prétendu parois que le narcissisme était l’attitude fondamentale de toute femme; mais à étendre abusivement cette notion on la ruine comme La Rochefoucauld a ruiné celle d’égoïsme. En fait, le narcissisme est un processus d’aliénation bien défini : le moi est posé comme une fin absolue et le sujet se fuit en lui. Beaucoup d’autres attitudes — authentiques ou inauthentiques — se rencontrent chez la femme : nous en avons déjà étudié quelques-unes. Ce qui est vrai, c’est que les circonstances invitent la femme plus que l’homme à se tourner vers soi et à se vouer son amour. Tout amour réclame la dualité d’un sujet et d’un objet. La femme est conduite au narcissisme par deux chemins convergents. Comme sujet, elle se sent frustrée; petite fille, elle a été privée de cet alter ego qu’est pour le garçon un pénis; plus tard, sa sexualité agressive est demeurée insatisfaite. Et ce qui est beaucoup plus important, les activités viriles lui sont défendues. Elle s’occupe, mais elle ne fait rien; à travers ses fonctions d’épouse, mère, ménagère, elle n’est pas reconnue dans sa singularité. La vérité de l’homme est dans les maisons qu’il construit, les forêts qu’il défriche, les malades qu’il guérit : ne pouvant s’accomplir à travers des projets et des buts, la femme s’efforcera de se saisir dans l’immanence de sa personne. Parodiant le mot de Sieyès, Marie Bashkirtseff écrivait : « Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être ? Tout. » C’est parce qu’elles ne sont rien que quantité de femmes limitent farouchement leurs intérêts à leur seul moi, qu’elles l’hypertrophient de manière à le confondre avec Tout.

P.468 (…) mieux que dans les miroirs, c’est dans les yeux admiratifs d’autrui qu’elle aperçoit son double nimbé de gloire. Faute d’un public complaisant, elle ouvre son coeur à un confesseur à un médecin, à un psychanalyste; elle va consulter des chiromanciennes, des voyantes. « Ce n’est pas que j’y croie », disait une apprentie starlet, « mais j’aime tant qu’on me parle de moi! »; elle se raconte à ses amies, dans l’amant, plus avidement qu’aucune autre, elle cherche un témoin, l’amoureuse oublie vite son moi; mais quantité de femmes sont incapables d’un véritable amour, précisément parce qu’elles ne s’oublient jamais. A l’intimité de l’alcôve, elles préfèrent une scène plus vaste. De là l’importance que prend pour elles la vie mondaine : elles ont besoin de regards pour les contempler, d’oreilles pour les écouter; à leur personnage, il faut le plus large public possible.

CONCLUSION

P.560 (…) On a vu qu’en dépit des légendes, aucun destin physiologique n’impose au Mâle et à la Femelle comme tels une éternelle hostilité; même la fameuse mante religieuse ne dévore son mâle que faute d’autres aliments et dans l’intérêt de l’espèce : c’est à celle-ci que du haut en bas de l’échelle animale tous les individus sont subordonnés. D’ailleurs, l’humanité est autre chose qu’une espèce : un devenir historique; elle se définit par la manière dont elle assume la facticité naturelle. En vérité, fût-ce avec la plus mauvaise foi du monde, il est impossible de déceler entre le mâle et la femelle humaine une rivalité d’ordre proprement physiologique. Aussi bien situera-t-on plutôt leur hostilité sur ce terrain intermédiaire entre la biologie et la psychologie qui est celui de la psychanalyse.

P.563 (…) La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des semblables, c’est-à-dire tant que se perpétuera la féminité en tant que telle; des uns et des autres qui est le plus acharné à la maintenir ?

La femme qui s’en affranchit veut néanmoins en conserver les prérogatives; et l’homme réclame qu’alors elle en assume les limitations. « Il est plus facile d’accuser un sexe que d’excuser l’autre », dit Montaigne. Distribuer des blâmes et des satisfecit est vain. En vérité, si le cercle vicieux est ici si difficile à briser, c’est que les deux sexes sont chacun victimes à la fois de l’autre et de soi; entre deux adversaires s’affrontant dans leur pure liberté, un accord pourrait aisément s’établir : d’autant que cette guerre ne profite à personne; mais la complexité de toute cette affaire provient de ce que chaque camp est complice de son ennemi; la femme poursuit un rêve de démission, l’homme un rêve d’aliénation; l’inauthenticité ne paie pas : chacun s’en prend à l’autre du malheur qu’il s’est attiré en cédant aux tentations de la facilité; ce que l’homme et la femme haïssent l’un chez l’autre, c’est l’échec éclatant de sa propre mauvaise foi et de sa propre lâcheté.

Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, volume II, l’expérience vécue. (1949)

Posted in books on September 6th, 2014 by charles

siri hustvedt

Posted in books, txt on July 13th, 2014 by charles

pennac
“Quand j’ai fait remarqué à papa que je n’étais plus un bébé et qu’il ne fallait plus qu’il me parle en italiques, il a répondu : Impossible mon garçon, c’est mon coté anglais.”
Daniel Pennac, journal d’un corps. P.42

Posted in books, txt on July 5th, 2014 by charles

“Tu m’avais rencontré sans raison, sans l’avoir voulu : désormais tu pouvais choisir de te rapprocher de moi ou de fuir, mais tu ne pouvais pas empêcher que je n’existe en face de toi.”
beauvoir
“(…) il faudrait me prouver qu’il y a une primauté de la politique, que l’homme est un animal politique et que son attitude est politique, quoi qu’il pense. Je nie cela. La politique c’est l’art d’agir sur les hommes du dehors; le jour où l’humanité tout entière s’organisera du dedans d’elle-même, il n’y aura plus besoin de politique.”
S. de Beauvoir, Le sang des autres, P.81

Posted in books, txt on May 20th, 2014 by charles

dumas
Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon coeur, et noubliez jamais que, jusqu’au jour où Dieu daignera dévoiler l’avenir à l’homme, toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots:
Attendre et espérer !

A. Dumas, Le comte de Monte-Cristo P.1398

Posted in books, txt on January 26th, 2014 by charles

Qu’est-ce que la mort ? La réponse ne lui apparaissait pas en mots misérables et prétentieux : il la sentait, la possédait au tréfonds de lui. La mort était un si profond bonheur qu’on ne la mesurait que dans des instants privilégiés comme celui-ci. Elle était le retour au foyer après une course sans but semée de peines infinies, la correction d’une lourde faute, la libération des chaînes et des entraves les plus répugnantes, la réparation d’un lamentable accident.
La fin, la décomposition ? Trois fois digne de pitié celui qui ressentait comme des menaces ces notions creuses ! Qu’est-ce donc qui finirait et se dissoudrait ? Ce corps, le sien. Cette personnalité, cette individualité, cet obstacle pesant, rétif, cette erreur haïssable, qui l’empêchait d’être différent et meilleur.
Tout dans cet homme n’était-il pas une erreur et une faute ? Ne se trouvait-il pas entraîné dans un tourbillon de douleurs dès le jour de sa naissance ? Une prison, une prison ! Limites et chaînes de toute part. A travers les fenêtres grillagées de sont individualité, l’homme fixe un regard désespéré sur les enceintes concentriques des circonstance extérieures, jusqu’au jour où la mort vient le rendre à sa patrie, à la liberté.
L’individu ? Hélas ! Tout ce que l’on est, tout ce que l’on sait, tout ce que l’on a semble pauvre, terne, insuffisant et ennuyeux. Mais ce qu’on est pas, ce qu’on se sait pas et ne possède pas, voilà ce qui nous inspire cette aspiration jalouse qui devient de l’amour, de peur de devenir de la haine.
Buddenbrook“Je porte en moi le germe, le début, la possibilité de toutes les facultés et de toutes les activités du monde. Où pourrais-je être si ne n’étais-ici ? Qui , quoi, comment pourrais-je être si je n’étais moi-même, si cette apparence qui est la mienne ne m’enfermait et ne me séparait ma conscience de toutes les consciences des autres hommes ? L’organisme ? Eruption aveugle, irréfléchie, malencontreuse, du vouloir impétueux. Il vaut mieux, il est plus juste que ce vouloir règne librement dans la nuit, hors du temps et de l’espace, plutôt que de languir dans un cachot pauvrement éclairé par la flamme tremblante et vacillante de l’intelligence.
“J’espérais me survivre dans mon fils : dans une personnalité plus inquiète encore , plus débile, plus falote que la mienne. Folie puéril, égarement. Qu’ai-je besoin d’un fils ? Où serais-je après ma mort ? Mais c’est d’une clarté si éblouissante, d’une simplicité si lumineuse ! Je survivrai en tous ceux qui ont jamais dit, qui disent ou qui diront je, mais surtout en tout ceux qui le diront avec plus de plénitude, de vigueur et de joie.
“Quelque part grandit un enfant bien doué, accompli, capable de développer toutes ses facultés, un enfant qui a poussé droit, sans tristesse, pur, cruel et gai, un de ces humains dont le seul aspect augmente le bonheur des heureux et pousse au désespoir les malheureux. Celui-là, c’est mon fils. Ca sera moi, bientôt – bientôt – dès que la mort m’aura délivré de cette misérable illusion que je ne suis pas lui autant que je suis moi.
“Ai-je jamais haï la vie, cette vie pure, cruelle et forte ? Folie et malentendu ! Je n’ai haï que moi-même, de ne pas savoir la supporter. Mais je vous aime, je vous aime tous, vous, les heureux, et bientôt je cesserai d’être exclu de votre communion par une étroite prison, bientôt ce qui vous aime en moi, mon amour pour vous, sera libéré et ira vivre auprès de vous, en vous, en vous tous.”

Thomas Mann, Les Buddenbrook, p.661

 

Posted in books on December 6th, 2013 by charles

carrere

Posted in books on December 1st, 2013 by charles

carrere

Posted in books on November 18th, 2013 by charles

Asimov

Posted in books on November 4th, 2013 by charles

Luis Bunuel
Qu’on me permette de donner ma recette personnelle, fruit d’une longue expérience, avec laquelle j’obtiens toujours un assez vif succès.
Je mets tout le nécessaire la veille dans le réfrigérateur le jour qui précède la venue de mes invités, les verres, le gin, le shaker. J’ai un thermomètre qui me permets de vérifier que la glace est à une température d’environ vingt degrés en dessous de zéro.
Le lendemain, quand mes amis sont là, je prends tout ce qu’il me faut. Sur la glace dur je verse quelques gouttes de Noilly-Prat et une demi-cuillerée à café d’angostura. J’agite le tout, puis je vide. Je ne garde que la glace qui porte la trace légère des deux parfums, et sur la glace je sers le gin pur. J’agite encore un peu et je sers. C’est tout, mais il n’y a rien au-delà.

Luis Buñuel, Mon dernier soupir. P.54

Posted in books on October 22nd, 2013 by charles

fante

Posted in books, txt on October 14th, 2013 by charles

Ainsi passent des moments, de véridiques moments de temps sans espace, de connaissance totale, où je m’effondre sous la voûte du rêve libéré du soi.

Henry Miller, Tropique du Capricorne, p. 147

Posted in books, txt on October 10th, 2013 by charles

Ce que j’avais commencé au milieu du pont de Brooklyn, c’était ce qu’inlassablement j’avais commencé et recommencé autrefois, quand je me rendais à la boutique de mon père : une représentation , qui se répétait jour après jour, comme une transe. En un mot ce que j’avais commencé c’était un livre – le même livre toujours. Un livre d’heures, le livre de l’ennui et de la monotonie de ma vie, au coeur d’une activité de bête fauve. Durant des années, je n’avais pas pensé une seule fois à ce livre que j’écrivais pourtant chaque jour, de Delancey Street à Murray Hill. Mais en traversant le pont, le soleil couchant, les gratte-ciel luisant doucement comme des cadavres phosphorescents, les souvenirs sertis dans ce paysage… les souvenirs… Je me revois passant sur le pont pour me rendre à mon travail, qui était la mort, et le franchissant à rebours encore, pour regagner un foyer qui était une morgue, me récitant Faust par coeur tout en regardant en bas, crachant sur le cimetière du haut du métro aérien, et le même employé sur la plate-forme tous les matins, une espèce de crétin, et les autres crétins le nez dans leur journaux, de nouveaux gratte-ciel en construction, tombeaux tout neuf où travailler et mourir, les bateaux défilant en contrebas “Fall River Line”, “Albany Day Line”, pourquoi diable vais-je travailler ? Que ferai-je ce soir ? La connasse qui est assise à coté de moi, comment arriver à lui fourrer la main dans la chaleur de ses cuisses ? prendre le large et devenir cow-boy, tenter l’Alaska, les mines d’or, partir, tourner le dos, ne plus revenir en arrière, sauter dans la rivière, en finir, s’enfoncer plus bas, plus bas, comme un tire-bouchon, tête et épaule dans la boue, jambes libres, poissons qui viendront mordre, et demain vie nouvelle, où, n’importe où, à quoi bon recommencer la même chose toujours et partout ? la mort , la mort est la seule solution, mais ne pas mourir encore, répit d’un jour, on ne sait jamais, coup de chance, visage nouveau, nouvel ami, million de chances, trop jeune encore, coup de cafard, tu ne sais pas ce que tu veux et tout le monde s’en fout de toute façon, et ainsi de suite sur le pont, dans la cage de verre, glués les uns aux autres, asticots, fourmis, sortant et rampant d’un arbre mort, et leurs pensées rampant de même… Peut-être le fait de se trouver très haut entre deux rives, suspendu au-dessus du trafic, au-dessus de la vie et de la mort, avec de part et d’autre ces mausolées géants flamboyant dans la lumière du soleil couchant tandis que la rivière coule sans souci, coule comme le temps même, peut-être chaque fois qu’il m’arrivait de passer là-haut, quelque chose se mettait-il à me haler, me pressant d’en finir et de me faire connaître au monde; toujours est-il que chaque fois qu’il m’arrivait de passer là-haut j’étais véritablement seul, et chaque fois le livre s’écrivait-il de lui même, hurlant les choses dont je ne soufflais mot, les pensées que je ne formulais jamais, les entretiens que je n’avais jamais eu, les espoirs, les rêves, les illusions que je ne voulais jamais avouer. Si c’était cela le véritable soi, quelle merveille ! Qui plus est, il ne me semblait jamais changer, ce livre, il reprenait au point où on en était rester pour continuer selon la même veine, que j’avais découverte quand je n’était encore qu’un enfant, le jour où j’étais descendu dans la rue tout seul pour la première fois, et là, pris et gelé dans la glace sale du caniveau, gisait un chat crevé – la première fois où j’avais vu et regardé la mort, où je l’avais comprise. A dater de ce jour je sus ce qu’étais la solitude : tout objet, toute chose vivante, toute chose morte mène sa vie à soi.
Henry Miller, Tropique du Capricorne. p 64

Posted in books on September 1st, 2013 by charles

kundera

Posted in books on August 15th, 2013 by charles

image

Posted in books on July 29th, 2013 by charles

miller the smile at the foot

Posted in books on July 18th, 2013 by charles

perec

Posted in books, txt on June 30th, 2013 by charles

miller
La nuit, les gens, avec leur solitude, leurs rêves d’amour ou de manque d’amour, s’en vont toujours chercher le bord de l’eau. La fluidité mouvante de l’eau apaise l’esprit de l’homme affolé de souffrance. Le courant, doucement, emporte et dilue les pensées; le corps soulagé, trouve paix. L’eau est la grande amie de l’esprit, la grande consolatrice, grande pacificatrice. Elle passe, éternité mouvante. Jetez-lui un bâton, le grand giron l’accueille et l’entraîne. Un corps – il descendra jusqu’à la mer. Vos peines, vos douleurs, vos tourments – tout s’en va avec elle; c’est la grande redresseuse. Sans effort: il lui suffit de couler, couler toujours. Le fleuve ne dit jamais non à l’homme. Tout lui est bon, impartialement, sereinement. Il va son chemin, passe, rien ne l’arrête. Oui dit-il, et oui encore, oui…
Henry Miller, le monde du sexe p.159
le rhône

Posted in books, txt on May 26th, 2013 by charles

(…) pour elle ça serait le pire moment pour qu’il la laisse tomber. Elle dira tout ce qu’il faut dire, pensa-t-il, même si le dialogue tourne au roman photo, pour que ça continue, parce qu’elle souffre encore, au bout de tous ces mois du choc (de sa dernière liaison où elle fut trahie, abandonnée). Ce n’est pas de la tromperie de sa part de tenir ce discours… c’est la façon dont nous adoptons, d’instinct, une stratégie.
Mais un jour viendra, pensa Axler, où les circonstances la placeront en position de force pour mettre un terme à la situation, alors je me retrouverai en position de faiblesse pour n’avoir pas eu la fermeté de rompre maintenant. Et quand elle sera forte et que je serai faible, le coup qui me sera porté sera insurmontable.
Il était persuadé qu’il voyait clair dans leur avenir, et pourtant il ne pouvait rien faire pour changer les perspectives. Il était trop heureux pour opérer le moindre changement.

P. Roth, Le rabaissement P71

Posted in books, Uncategorized on May 26th, 2013 by charles

Posted in books on May 16th, 2013 by charles

Posted in books on March 1st, 2013 by charles

Posted in books on January 24th, 2013 by charles

Posted in books on December 28th, 2012 by charles